En fait, c’est clair, au jour d’aujourd’hui, nos conversations sont truffées d'expressions agaçantes… surtout chez les autres. Et, on ne va pas se mentir, les médias et les réseaux sociaux accélèrent la popularisation de ces expressions.

Expressions et tics de langage. Ce qu'ils révèlent de nous
Expressions et tics de langage. Ce qu'ils révèlent de nous © Getty

J'dis ça j'dis rien / On va pas se mentir / J'ai envie de dire / C'est que du bonheur / Y'a pas de soucis… Autant d'expressions qui donnent parfois l'envie de voler dans les plumes de son interlocuteur. Mais comment ces tics de langages apparaissent-ils ? Comment les attrape-t-on et à quoi servent ces mots creux et souvent vides de sens ?

Ali Rebeihi a réuni dans Grand bien vous fasse une linguiste, un journaliste, un écrivain et une sémiologue pour tenter de répondre à toutes ces questions. Et, en la matière, on verra que notre inconscient se rappelle bien souvent à notre bon souvenir.

C'est quoi, un tic de langage ?

"C'est un élément de langage qui est sur-représenté dans le langage d'un individu (un idiolecte), ou d'un groupe (un sociolecte)", explique la linguiste Julie Neveu. Si on parle de tic, c'est donc qu'il y a une norme et si ces mots nous agacent cela veut dire qu'on réagit par rapport à cette norme et que ce tic est une expression involontaire, inconsciente.

Ces mots ont également une fonction "phatique" pour reprendre l'expression du linguiste Roman Jakobson. Autrement dit, tous ces petits mots et expressions servent, non pas à transmettre une information ou à véhiculer de l'émotion, mais à maintenir le contact. 

Vous voyez ce que j'veux dire !

Julie Neveu ajoute : "C'est aussi une vecteur social d'agrégation. Ça crée une communauté linguistique et c'est pour ça que ça agace aussi. Ça créé l'inclusion pour celui qui le dit et l'exclusion pour celui qui l'écoute".

Dans les tics de langage, on retrouve à la fois des mots d'amorce, de transition, comme "Bref", "Tu vois", des expressions toutes faites ("C'est clair"), mais également des emplois nouveaux (ou que l'on croit nouveaux) de mots existants.

"Trop" et "Au jour d'aujourd'hui"

C'est le moment pour notre linguiste de dégainer Racine et Lamartine. 

Comme la mode, la langue connait des cycles. Il y a des cycles "d'affaiblissement sémantique" des expressions et des cycles de "ré-expressivité", où ladite expression (ou son emploi) revient dans la langue.

Ainsi, au XVIIe siècle, Racine utilise "Trop" dans Phèdre. Lorsque Thésée va récupérer les restes de son fils, il dit :

Allons lui rendre les honneurs qu'il a trop mérité

L'adverbe "trop" ici ne dit pas l'excès mais juste la grande quantité.

Quant à l'expression "Au jour d'aujourd'hui", c'est Lamartine qui l'utilise dans Les méditations.

Dans ce cercle borné, Dieu t’a marqué ta place. / L’univers est à lui. / Et nous n’avons à nous que le jour d’aujourd’hui.

"Aujourd'hui" est déjà un pléonasme, comme le souligne Jean-Lou Chifflet, auteur de 99 expressions à foutre à la poubelle. Il ajoute : 

"Au jour d'aujourd'hui" est un double pléonasme sans doute inventé par un bègue […]. C’est un peu comme si on disait « à demain demaind’main » ou « hier hierd’hier."

Être "sur" Paris, Lille, New York ou Honolulu

À moins que vous n'ayez des velléités d'envahir les villes suscitées ou que vous soyez un·e descendant·e de Gulliver, il y a peu de chance que vous vous retrouviez au-dessus de la ville.  

En revanche, en matière de vin, il s'agit d'un terme officiel d’œnologie. Donc lorsque le sommelier vous propose de partir "sur un Chablis", il maîtrise parfaitement son rôle.

"Y'a pas de soucis"

Voilà une belle dénégation de la réalité.

L'expression "Y'a pas de soucis" est arrivée après la crise de 2008, rappelle la sémiologue Mariette Darrigrand. C'est une litote. On dit l'inverse de ce que l'on pense. La sémiologue note également que l'apparition de cette expression a été concomitante avec celle de "ça marche".

Au moment où se dérègle quelque chose dans la société, on produit des petites virgules qui servent à faire du contact, peut-être pour nous remonter collectivement le moral.

Ces derniers temps émerge l'expression "au fond", en général pour annoncer une banalité absolue, un truisme. C'est le même mécanisme et on se demande si on ne veut pas toucher le fond de quelque chose pour repartir. Parfois les tics de langage disent notre humeur optimiste derrière la noirceur des choses.

Derrière "y'a pas de soucis", ajoute Julie Neveu, il n'y a plus de contexte dramatique. Bientôt, peut-être que cela voudra juste dire "de rien".

"Voilà"

C'est comme si on tapait du pied pour mettre fin à la conversation parce qu'on n'arrive plus à utiliser les mots explique Mariette Darrigrand. C'est comme un geste démonstratif. Ça n'a pas de contenu informatif, mais c'est pour montrer à l'autre son impuissance à parler plus, dire ce qu'on voulait dire simplement.

Julie Neveu en profite pour rappeler le rôle dévolu à "Voilà" en opposition à "Voici" comme dans "ceci / cela". Le "a" reprend, synthétise et conclut et le "i" annonce ce qui va suivre.

Ce voilà définitif ne serait-il pas le symptôme d'une société où on n'a plus le temps de dire les choses, de prendre son temps pour faire des belles phrases et où il faut sans cesse en finir rapidement et peu importe si on s’arrête en plein milieu de la phrase sans terminer une argumentation convenable.

Je pose ça là !

"Ça va le faire"

Attention carré rose.

C'est le prototype de l'expression qui n'implique pas du tout le locuteur. C'est le maximum de l'indéfini. Il n'y a pas d'objet, il n'y a pas de définition. Il y a juste une formule masque pour essayer de véhiculer un peu d'optimisme, analyse la linguiste.

La sémiologue nous entraîne sur un autre chemin et y voit une connotation un peu coquine. Dans notre inconscient culturel "le faire", ça a toujours été l'amour. C'est une expression totalement désexualisée (comme d'autres) mais qui l'était originellement. "Il faut se rappeler parfois la vulgarité du Moyen-Âge" ajoute-t-elle. En utilisant l'expression "ça va le faire", sans le savoir, nous faisons une petite allusion à notre vie sexuelle.

Et aussi

Non, ce n'est pas une expression, mais il y en a tant que je vais conclure rapidement avec deux derniers exemples qui ont été évoqués dans Grand bien vous fasse (que vous ne manquerez pas d'aller (ré)écouter)

"Bon courage" 

Cette formule qui est en passe de supplanter le "bonne journée" peut être vécue par celui qui le reçoit comme totalement péjoratif et condescendant. Lorsque l'on souhaite "bon courage" à quelqu'un c'est que l'on estime que cette personne va passer une journée horrible. 

"Juste"

C'est l'exemple parfait de l'anglicisme. En anglais on parle de "end focus", c'est à dire que l'on attire l'attention de l'interlocuteur en fin d'énoncé. On a juste calqué !  

Voilà. C’est clair ? Y a pas de soucis ? Alors, bon courage ! A plus ! Et bonne fin de journée !

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