Six mois après le début du confinement, le 13-14 de France Inter est ce mercredi en direct de l'hôpital Bichat, de l'AP-HP, où le nombre de patients Covid repart à la hausse. A la tête du service des maladies infectieuses, portrait de Yazdan Yazdanpanah, qui place les hommes au coeur de la lutte contre le virus.

Le chef du service des maladies infectieuses de l'hôpital Bichat, Yazdan Yazdanpanah, s'exprime face à la presse après une réunion avec des scientifiques sur l'épidémie de Covid-19 à l'Elysée le 5 mars 2020 à Paris.
Le chef du service des maladies infectieuses de l'hôpital Bichat, Yazdan Yazdanpanah, s'exprime face à la presse après une réunion avec des scientifiques sur l'épidémie de Covid-19 à l'Elysée le 5 mars 2020 à Paris. © AFP / Ludovic MARIN

Porte de Saint-Ouen au Nord de Paris, il faut d’abord passer devant la tour, un bloc laid et imposant typique des années 70, pour trouver, dans « le vieux Bichat », ce pavillon en brique qui abrite le service des maladies infectieuses et tropicales. Au deuxième étage, le bureau du chef est minuscule, avec un petit balcon qui permet de prendre l’air. Depuis le mois de février, Yazdan Yazdanpanah est sur tous les fronts de l’épidémie: auprès des malades, dans son travail de  recherche pour un traitement, au sein du conseil scientifique et dans les médias. Cette bataille est même devenue intime, quand il est lui-même tombé malade, à la fin du mois de mars, et a dû être hospitalisé dans son propre service.

Aller plus loin ➤ L’hôpital est-il prêt pour une deuxième vague ? Édition spéciale du 13-14 en direct de l'hôpital Bichat

Quand France Inter lui demande de « raconter sa vie », le médecin-chercheur de 54 ans replonge dans les souvenirs de son arrivée en France. En 1979, il a 13 ans, en Iran la Révolution islamiste balaye le pouvoir du shah. Les écoles sont fermées, ses parents l’emmènent dans le Sud de la France, et le déposent dans un internat de Sofia-Antipolis, où avec d’autres compatriotes il restera deux ans loin de sa famille.  «Comme on était une communauté, c’était pas si difficile que ça » se souvient-il, sauf pour s’habituer à la cantine : le jeune Iranien grimace au souvenir de la paella, du lapin ou du couscous servi.   

Le début de la guerre avec l’Irak décide la famille à s’installer en France pour de bon. Bon élève, le jeune Yazdan Yazdanpanah apprend vite le français.  

J’ai eu 16 au bac, j’aimais beaucoup la littérature française. 

Vous êtes tombés sur quel texte ? 

Candide ! Voltaire, j’adorais ! 

En revanche, la biologie n’est pas son fort, il y a trop à apprendre « par cœur ». Après le bac, il se dirige pourtant vers la faculté de médecine, à Montpellier. Ce qui l’attire alors ? La psychiatrie, « pour comprendre les gens ». Un stage pendant son internat à Lille va le détourner de cette voie. «Je n’ai pas aimé. J’avais un chef, à l’époque, il m’a dit, en psychiatrie, on ne guérit pas les gens, on fait tout pour que les gens puissent vivre mais on ne guérit pas les gens. C’est exactement le contraire de la maladie infectieuse. »  

"Ce n'est pas qu'un problème de médicament ou de vaccin"

Naturalisé français, le jeune médecin va faire son service militaire au Sénégal. L’institut Pasteur de Lille cherche à mettre au point un vaccin contre la bilharziose, une maladie endémique liée à un vers parasite.  Yazdan Yazdanpanah a un coup de cœur pour l’Afrique, et se découvre une passion pour la santé publique: « C’était pas qu’un problème de médicament. C’était pas qu’un problème de vaccin. Il fallait discuter avec les gens, il fallait de l’éducation à la santé, et de la prévention. Vous savez la bilharzioze ça se transmet quand les gens vont se baigner dans le fleuve. Imaginez, comment on peut dire aux gens, alors qu’il fait très chaud, n’allez pas dans l’eau ! » Tout comme, aujourd’hui, il faut convaincre les Européens de porter un masque.

Après un doctorat aux Etats-Unis, à l’école de santé publique d’Harvard, Yazdan Yazdanpanah revient au CHU de Lille, au service des maladies infectieuses. Au milieu des années 90, juste avant l’arrivée des premiers traitements par tri-thérapies, le sida fait des ravages. 

Quand je suis arrivé, c’était dur ! Les malades mourraient.  Je me rappelle qu’il y avait des jours, je rentrais à la maison, je pleurais dans la voiture tellement c’était dur.  

Ce qu’il retient de ces années Sida, c’est encore l’importance des relations avec les patients : « on a mis le patient au centre de la recherche […] et par ailleurs il y avait toutes les questions sociétales autour de la sexualité [...] C’est aussi le côté collaboratif, avec les différentes disciplines, les associations de patients, les décideurs, c’est tout ça probablement qui m’a passionné ». 

Le pavillon du service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Bichat, dirigé par Yazdan Yazdanpanah
Le pavillon du service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Bichat, dirigé par Yazdan Yazdanpanah © Radio France / Sara Ghibaudo

Yazdan Yazdanpanah devient chef de clinique en 2009 à Lille, puis à l’hôpital Bichat à Paris en 2011.  En 2014, il est chargé de coordonner la lutte contre les épidémies au sein du consortium Reacting, de l’INSERM. Les alertes se succèdent, mais les virus venus d’Asie comme le SRAS en 2002-2003, ou la grippe H1N1 en 2009 ne déclenchent pas d’épidémie d'ampleur en Europe. Jusqu’à cette année. Le 24 janvier, la date est gravée dans sa mémoire, Bichat accueille les premiers patients détectés comme porteurs de la Covid en France. Cette fois, la menace devient réalité : « ça fait bizarre, ça fait peur, mais il ne faut surtout pas le montrer ». 

Yazdan Yazdanpanah multiplie les réunions téléphoniques avec ses collègues dans le monde, via l’OMS. Pensait-il alors que ce nouveau coronavirus allait faire quelques 30 000 morts en France en six mois, et paralyser le pays ? Il reconnait que non : « à ce moment-là, on est beaucoup, moi le premier, à penser qu’il ne va pas y avoir une épidémie comme ça en France ». La raison de cette erreur ? Selon lui, c’est la faculté de transmettre la maladie par des personnes qui n’ont pas de symptômes, ou avant même l’apparition des symptômes, un facteur de contagion inconnu au départ. 

"Je savais que j'avais 30% de chance de mourir"

En mars, les hôpitaux du Grand-Est et de l’Ile-de-France prennent de plein fouet la déferlante Covid. L’hôpital Bichat se réorganise en urgence, il va accueillir au fil des semaines près de 400 patients. Des personnels tombent malades, aussi. Le 26 mars, Yazdan Yazdanpanah lui-même devient fiévreux. Une semaine plus tard, il est hospitalisé dans son propre service. 

Je savais que j’avais au début de l’épidémie 30% de chances de mourir. C’est difficile, c’est d’autant plus difficile [qu’on sait]  qu’il n’y a aucun traitement. Ça m’a permis de comprendre un certain nombre d’interrogations, de doute et les inquiétudes des patients.  

Yazdan Yazdanpanah reconnait qu’il a eu peur pour sa vie, particulièrement un week-end où il n’est pas passé loin de la réanimation.  Pourtant, il se remet au travail trois semaines plus tard. Quand on lui demande s’il a complètement récupéré, il plaisante. «Je suis un peu fatigué mais je ne sais pas si c’est la maladie ou parce que je travaille beaucoup. » Au service des maladies infectieuses, le chef a été le plus durement atteint parmi les soignants qui ont contracté la maladie. « C’est un peu chez moi donc c’est normal que ce soit moi qui paye le plus lourd ! » 

En plus de son service et de la recherche sur les traitements, Yazdan Yazdanpanah est l’un des 13 membres du conseil scientifique chargé « d’éclairer » le gouvernement sur la gestion de la crise sanitaire. Comme ses collègues, il est très sollicité par les médias. Un exercice qui au début lui faisait peur. En 2003, au CHU de Lille, il est de garde lorsqu’arrive le premier patient français atteint de SRAS, une autre pneumonie atypique. « Ce n’était pas comme maintenant, BFM et compagnie, mais il y avait beaucoup de journalistes. […] Je n’’avais pas du tout envie d’y aller, mais mon chef me forçait à aller [en] conférence de presse […]. Maintenant je suis habitué, mais à l’époque j’avais peur ! Les médias, tout ça, c’était pas notre truc. » 

Des médias qui se penchent sur les liens d’intérêt entre les médecins et les laboratoires pharmaceutiques. Yazdan Yazdanpanah a ainsi perçu près de 130 000 euros entre 2012 et 2017. « Je participais comme expert à un certain nombre de groupes pharmaceutiques, j’avais un contrat vu et approuvé par mes supérieurs et l’ordre des  médecins ». Selon lui, il n’y a pas de quoi « fantasmer » sur ces réunions, qui permettent aux médecins d’exprimer leurs besoins et de se tenir informés des dernières innovations.  A partir de 2017, il a toutefois fait le choix de ne plus être rémunéré, au regard notamment de ses fonctions à l’INSERM.

"Un scientifique avec ses doutes"

Dans le couloir du deuxième étage, un immense mur de photos en noir et blanc a voulu apporter de l'espoir en ce printemps 2020, où chaque soir les autorités annonçaient le nombre de morts: ici s'affichent les portraits des patients guéris.  Yazdan Yazdanpanah s’arrête sur l’un d’entre eux, un homme qui pose le pouce en l’air en signe de victoire. « Il était extrêmement  ému  […], il voulait prendre tout le monde dans ses bras. C’est là que j’ai eu l’idée [des photos]. Il y avait pas mal de décès mais la proportion de gens qui guérissent est beaucoup plus importante […] Pour l’équipe c’était important de montrer qu’ils font du bon boulot, ils sauvent les gens ! »

Dans les couloirs de l’hôpital Bichat, pour garder le moral, les soignants ont affiché les portraits des patients qui sortent du service guéris
Dans les couloirs de l’hôpital Bichat, pour garder le moral, les soignants ont affiché les portraits des patients qui sortent du service guéris © Radio France / Louis Valentin Lopez

Aujourd’hui, Yazdan Yazdanpanah affirme que la médecine a fait « énormément de progrès » contre la Covid, même s’il reste « beaucoup de questions non résolues ». « Je suis devenu un scientifique avec ses doutes. […]  C’est très important ce message, de dire qu’un scientifique ne connait pas tout ». Il met en garde contre les communications trop hâtives, sur les vaccins à l’étude qui « peut-être ne marcheront pas si bien que ça, on n’en sait rien ». En attendant, il reste le port du masque, les gestes barrière, les tests : « une grande partie dépend de nous tous, en tant qu’êtres humains et citoyens ».