Un lieutenant-colonel français, soupçonné d’espionnage pour le compte de la Russie, a été arrêté durant l’été 2020. Qui est ce militaire ? Comment a-t-il été suspecté ? Pourquoi la France a décidé de saisir la justice ?

Mis en examen pour intelligence avec une puissance étrangère, le militaire risque 30 ans de prison et 450 000 euros d’amende.
Mis en examen pour intelligence avec une puissance étrangère, le militaire risque 30 ans de prison et 450 000 euros d’amende. © Radio France / Nicolas Dewit

"Je peux simplement confirmer qu'un officier supérieur est sous le coup d'une procédure judiciaire pour transmission ou atteinte à la sécurité. Maintenant, il faut que la justice puisse faire son travail dans le respect du secret de l'instruction." 

Le 30 août 2020, Florence Parly, ministre des Armées, confirme sur Europe 1 et CNews qu’un militaire français en poste dans une base de l’Otan à Naples a été arrêté le 17 août pour espionnage au profit de la Russie, et remis à la justice française. Mais depuis cette intervention, aucune information n’a filtré du côté du ministère. 

La cellule investigation de Radio France a retracé le parcours de cet officier français. 

De Saint-Cyr au Kazakhstan, un parcours "russisant" 

Marc (le prénom a été modifié), la cinquantaine, est un lieutenant-colonel, père de famille nombreuse. Discret, ouvert, un peu intello et distant, d'après quelques-uns de ses camarades de la promotion Capitaine Hamacek (1989-1992) de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr. "Catho tradi", ajoute un autre, "vieille noblesse française", se souvient encore l’un d’eux. Avec toujours ce souci de ne pas se laisser enfermer dans une réputation de "russisant". 

C’est pourtant ce qui marque sa carrière militaire. Spécialiste du monde russophone, il devient attaché militaire au Kazakhstan de 2014 à 2016, où il aurait développé ses aptitudes au renseignement. "La mission d'un attaché de défense, c'est essayer de collecter le maximum de ce qu'on peut savoir par voie légale, non seulement du pays où l’on est détaché, mais également de ses propres relations, explique Alain Richard, ancien ministre de la Défense, qui a suivi de près la carrière de Marc. Et évidemment, le Kazakhstan, c’est un des pays d'Asie centrale le plus connecté à la Russie en matière de défense." 

De 2014 à 2016, Marc est attaché militaire au Kazakhstan, où il aurait pu tisser des liens avec la Russie.
De 2014 à 2016, Marc est attaché militaire au Kazakhstan, où il aurait pu tisser des liens avec la Russie. © Radio France / Nicolas Dewit

Aurait-t-il pu tisser des liens avec les Russes à ce moment-là ? C’est la question que se posent ceux qui ont connu cet officier : "Depuis quand avait-il tourné casaque ?" 

C’est ce que se demandent aussi ceux qui enquêtent sur son parcours depuis son arrestation, le 17 août 2020, à savoir les militaires de la direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), un service discret qui appartient au premier cercle des services de renseignements français (avec la DGSE, la DGSI, la direction du renseignement militaire, etc.). 

Ils s'interrogent sur chaque étape de sa carrière. A-t-il été approché très tôt, dès Saint-Cyr ? Lorsqu’il perfectionnait son russe au Centre de formation interarmées au renseignement, à Strasbourg ? Durant son passage à l’Ecole de l’Otan, en Allemagne ? Ou bien lors de ses missions en Finlande, pays soumis à une forte influence russe ? 

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"Si l'officier collabore complètement, c'est une mine d'or" 

Son dernier poste en date se situe en Italie, au sein d’une base de l’Otan, à Lago Patria, près de Naples. D’après Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice LR des Français de l’étranger, "cette base est chargée de la surveillance de la zone Moyen-Orient, Méditerranée et mer Noire", mais aussi de la planification et de la conduite d’opérations de l’Otan, (Kosovo, Irak, Libye…). 

Au sein de cette base, Marc avait-il accès à des informations sensibles ? Selon plusieurs sources, il n’avait accès qu’aux deux premiers niveaux de confidentialité – il y en a quatre à l’Otan : restreint, confidentiel, secret, et cosmic top secret. Mais il a tout de même pu côtoyer des gradés de haut niveau, et avoir pris connaissance d’informations qui peuvent intéresser les Russes. "Si l'officier collabore complètement, c'est une mine d'or, analyse Olivier Mas, ancien officier traitant au sein de la DGSE. Parce qu'il est à l’intérieur, il peut récupérer plein de documents, de rapports... Quand on a quelqu'un inséré dans le système, qui n'attire pas la suspicion, c'est open bar, c'est un accès direct à énormément de choses." 

En 2018, Marc est affecté à la base de l’Otan située à Lago Patria, près de Naples (Italie).
En 2018, Marc est affecté à la base de l’Otan située à Lago Patria, près de Naples (Italie). © Radio France / Nicolas Dewit

Un an d’enquête et de filatures 

Durant l’été 2019, les services de renseignement italiens suspectent quelque chose. Particulièrement actifs dans la surveillance des officiers traitants du GRU (le renseignement militaire russe) les Italiens découvrent que l’un de ces derniers a rencontré le lieutenant-colonel Marc. 

Ils avertissent les services de renseignement français et américains. Commence alors une année d’enquête qui, selon nos informations, combine filatures physiques et surveillances électroniques. Les services italiens repèrent alors deux autres rencontres entre le lieutenant-colonel et celui qui apparait comme son officier traitant russe du GRU. 

Les renseignements français, une fois le dossier constitué, hésitent entre deux procédures. La mise à l’écart, si le préjudice est jugé mineur  – placardisation, accès restreint et sortie discrète au moment de la retraite ou de la fin du contrat – ou bien, deuxième cas de figure, dénoncer les faits à la justice, comme le dispose l’article 40 du code de procédure pénale, qui veut que tout fonctionnaire ou officier public doit transmettre à la justice les éléments en sa possession caractérisant un crime ou un délit.  

Avant son arrestation, le lieutenant-colonel aurait rencontré à plusieurs reprises celui qui apparait comme son officier traitant russe du GRU.
Avant son arrestation, le lieutenant-colonel aurait rencontré à plusieurs reprises celui qui apparait comme son officier traitant russe du GRU. © Radio France / Nicolas Dewit

Risque de fuites  

Une décision difficile à prendre, pour une institution qui a souvent préféré régler ses affaires en interne. "La décision, qui revient en l'occurrence à la ministre, a été prise par Florence Parly, indique l’ancien ministre Alain Richard, qui a lui-même déjà été confronté à un tel choix. La présentation de ce dossier devant la justice peut faire circuler des informations et des descriptions de situations qui ne sont pas favorables aux autorités, et l'officier peut s’en sortir avec une peine limitée." 

D’un autre côté, saisir la justice peut permettre de sortir par le haut d’un dossier embarrassant. Une fois en prison, l’officier est neutralisé. C'est aussi un gage de transparence. 

"Il vaut mieux prendre les devants et médiatiser l’affaire plutôt qu'attendre qu’un organe de presse vienne, sans aucun contrôle mettre un coup de pied dans la fourmilière et qu'on ne puisse plus rien maîtriser", estime l’avocat Eric Najsztat.

Le risque que des informations trop sensibles soient rendues publiques lors d’un éventuel procès reste limité. Les affaires militaires, même jugées devant des tribunaux ordinaires, sont traitées différemment des affaires de droit commun. "Une partie du dossier d'instruction demeure classifiée, abonde le journaliste Nicolas Hénin. Ces procédures judiciaires sont assez souvent, au moins en partie, à huis clos." 

Un message adressé à la Russie 

Autre hypothèse : la médiatisation ces affaires permettrait d’adresser des messages. Vis-à-vis de l’Otan d’une part, pour montrer la détermination de la France à lutter contre toute forme d’ingérence, mais surtout à destination de la Russie. "On veut donner un signal d'arrêt à un certain nombre de pratiques, plus ou moins tolérées pendant des années, croit savoir Alain Chouet, ancien directeur du contre-espionnage à la DGSE. Le but est d’essayer de revenir à des relations plus normales et apaisées." 

Autrement dit : "Arrêtez de nous espionner, on vous voit." "L’affaire Navalny [l’opposant à Vladimir Poutine empoisonné au novitchok], a permis une prise de parole publique du chef de l'Etat français dénonçant les pratiques hostiles et agressives de la Russie dans le reste du monde, analyse Jacques Follorou, journaliste au Monde. 

"C'est un moyen de dire que nous n’avons pas peur de s'attaquer à une puissance, que ce soit la Russie ou une autre." Jacques Follorou

Marc a été mis en examen le 21 août 2020 pour intelligence avec une puissance étrangère, collecte et livraison de renseignements. Il risque 30 ans de prison et 450 000 euros d’amende. 

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