Jacques Anquetil est un grand héros du cyclisme, quintuple vainqueur du Tour de France. Un jour, on lui a proposé d'enchaîner deux courses majeures sans dormir : le Dauphiné libéré et Bordeaux-Paris... Philippe Bordas raconte cette histoire folle au micro de Philippe Collin dans "L'Oeil du Tigre".

Jacques Anquetil (à gauche) et Jean Stablinski en 1965
Jacques Anquetil (à gauche) et Jean Stablinski en 1965 © Keystone-France

Resituons-nous dans l'histoire. 

1964 : Jacques Anquetil vient de remporter pour la cinquième fois (dont quatre fois consécutives) le Tour de France, battant cette fois encore son adversaire légendaire Raymond Poulidor. Un sixième succès ne le tente pas plus que cela et il décide de prendre une année sabbatique.

Philippe Bordas (auteur de Forcenés) explique le contexte au micro de Philippe Collin : 

"C'est une histoire qui pourrait reprendre les catégories de Nietzsche, du dionysiaque et de l’apollonien : entre l'excès baroque, la démesure, et la rationalité, la pesée de tous les actes. Jacques Anquetil était l'homme apollonien par excellence, aurait dit Nietzsche. Il gérait toute sa carrière en mesurant à la minute toutes ses victoires, il était assez glacial, d'une sorte d'économisme pesant. Son directeur sportif, Raphaël Géminiani, qui lui était un être de langage et de démesure, a décidé de le faire basculer de ce bord apollonien vers la folie dionysiaque… Il a proposé à sa femme de manipuler son mari pour qu'il fasse le plus grand exploit du vélo".

Le doublé Dauphiné libéré-Bordeaux-Paris

Le projet est en effet ambitieux (voir fou) : il s'agit d'enchaîner deux courses cyclistes sans dormir. Ajoutons que l'une des deux courses, 600 km à faire d'une traite, était surnommée "la course qui tue".

Pendant le Dauphiné libéré, du 22 au 29 mai 1965, "Anquetil a passé une semaine à guerroyer contre Poulidor par un temps exécrable dans les montagnes" raconte Philippe Bordas. "Poulidor était très fort ; Anquetil avait un point de bronchite et d'angine, mais il a réussi à le battre". Il termine la course à Avignon vainqueur mais dans un état d'épuisement total.

Il lui faut encore rejoindre dans les plus brefs délais le départ de l'autre course, à Bordeaux. "Le général de Gaulle (passionné par cette folie) avait mis un avion à disposition : ils sont partis à 140 km/h juste après la course vers l'aéroport. Anquetil a mangé un tout petit peu dans l'avion". À 2 h 30, Anquetil fait partie des douze coureurs prenant le départ de Bordeaux-Paris.

La course (600 km, environ 14h !) était constituée de deux parties :

  1. une première à faire dans la nuit, jusqu'à 6h, quelque soit le temps, jusqu'à Poitiers 
  2. une seconde où le coureur se plaçait derrière un engin motorisé appelé derny afin de réduire la résistance de l'air, ce qui lui permettait d'atteindre Paris à des vitesses de l'ordre de 50 à 60 km/h.

Philippe Bordas raconte : "Anquetil était complètement brisé. Géminiani rentre dans la voiture, l'insulte pour le réveiller. Anquetil (qui ne fonctionnait que comme ça) est sorti de la voiture, livide, et a décidé de quand même faire la course".

… Et les Français se découvrirent un amour pour Jacques Anquetil

Philippe Bordas :

Peu-à-peu, toute la France (qui n'aimait pas trop Anquetil) commence à prendre goût à cette histoire-là. 

"Tous écoutent la radio : au petit matin on entend "Anquetil est là, Anquetil est toujours là". Et quand il est arrivé dans la vallée de la Chevreuse derrière sa moto, dans la côte de Château-Fort, il y avait une file indienne d'être humains, des deux côtés, quasiment jusqu'à Paris, qui l'acclamait".

tL'écrivain conclu : 

Il a réussi à gagner, et il s'est effondré en larmes.

Jacques Anquetil (au centre) alors qu'il venait de remporter le Bordeaux-Paris 1965. Il est soutenu à sa gauche par le cycliste Jean Stablinski.
Jacques Anquetil (au centre) alors qu'il venait de remporter le Bordeaux-Paris 1965. Il est soutenu à sa gauche par le cycliste Jean Stablinski. © AFP
Le 7 novembre 1966 : le général de Gaulle remet la légion d'honneur à Jacques Anquetil en reconnaissance de sa carrière sportive
Le 7 novembre 1966 : le général de Gaulle remet la légion d'honneur à Jacques Anquetil en reconnaissance de sa carrière sportive © AFP / STF

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