Retour sur une véritable révolution sportive : comment, alors qu’il n’était pas très bon en sport et qu’il s’entraînait dans un vieux stade, avec un arbre devant son sautoir, l’Américain de 21 ans Dick Fosbury va chambouler durablement sa discipline aux JO de Mexico, au point de donner son nom à un saut devenu la norme

Le saut de Dick Fosbury le 23 octobre 1968 à Mexico
Le saut de Dick Fosbury le 23 octobre 1968 à Mexico © Getty / Keystone

A l'automne 1968, dans la délégation américaine aux Jeux Olympiques de Mexico, se trouve un grand échalas (1,93 m, 83 kg) inconnu au bataillon. Dick Fosbury arrive de l'Oregon. Il doit concourir pour l'épreuve du saut en hauteur. C'est un être contemplatif, un peu lunaire. Il a même raté la cérémonie d'ouverture : parti visiter des pyramides aztèques, il n'était pas rentré à temps. En quelques minutes, grâce à son saut dorsal Dick Fosbury entre dans l'histoire du sport. Les médias du monde entier vont se l'arracher, y compris France Inter. Dick Fosbury : 

J’ai sauté ainsi, parce que je ne suis pas capable de sauter comme les autres

Comprendre Dick Fosbury, c'est accepter dans la vie de passer la tête la première ! Avec Fanny Wallendorf, auteur du roman L’appel aux éditions Finitude et Nicolas Herbelot, journaliste de l’Équipe réunis autour de Philippe Collin dans l’émission L’œil du tigre.

Avant, ces Jeux de Mexico le saut dorsal n'existe pas

PHILIPPE COLLIN : Quand Dick Fosbury le pratique, c'est une hérésie. Ça va devenir une orthodoxie puisqu'aujourd'hui, plus aucun sauteur ne pratique pas le Fosbury. Le saut Fosbury est une révolution quasiment instantanée.

Nicolas Herbelot : Oui, d'autant plus instantanée qu'à l'époque, il n'y avait pas les réseaux sociaux, il n'y avait pas les vidéos qui circulaient, etc. En fait, il n'était pas totalement inconnu. J'ai vu quelques photos. Les Américains l’avaient vu sauter l'année précédente. 

Henry Elliott, l’un des sauteurs français présents sur place, m'avait raconté qu’il avait vu avant les Jeux une seule photo et qu'ils avaient tous soif de voir ce saut en vrai.

Il rencontre Dick Fosbury au Village olympique quelques jours avant les éliminatoires. Il se présente, très sympa, on lui demande de faire une démonstration. Et là bing, en jean et en baskets, il avait sauté 2,10 m. Ils se sont tous dit : « c'est mort » pour nous !

Un athlète espiègle

Sur la photo avant son saut, Dick Fosbury est concentré, mais il a aussi un côté « sale gosse », on a l'impression qu'il a réalisé une sorte de d'espièglerie, un sale coup. Et on a l'impression qu'il en a conscience. 

Fanny Wallendorf : Je crois qu’il était vraiment guidé par son plaisir et sa joie. Il était assez humble, et obsédé par le fait d'avoir à faire ce qu'il avait à faire, mais de manière très gaie. Il n'était pas vraiment dans l'ego. Il ne voulait rien prouver. Il voulait simplement tenir sa ligne et puis l'a fait.

Dick Fosbury est est né le 6 mars 1947. C'est un baby boomer dans l'Oregon, à Portland. D'où vient-il ? Qui sont ses parents ? Quel est son milieu social ? 

Nicolas Herbelot : Il est issu d’un milieu assez classique la middle class de la campagne de l'Ouest américain. Il n'était pas Californien, mais c'est ce côté-là qui l'emporte. Dans sa jeunesse, il était un peu nonchalant. Il avait ce côté contre-révolution, avec cette espèce de volonté, d'émancipation. Il ne faut pas oublier que c’est le moment de la guerre du Vietnam. Il a été réformé grâce aux traumatismes au rachis et à la colonne causés par le saut en hauteur. Mais il avait cette incertitude : allait-il y aller ou pas ? 

Un sportif pas compétiteur

Sa mère est secrétaire, et son père est commercial. Dick Fosbury va au lycée où il est assez fort en maths. Il fait un peu de sport : du basket, de l'athlétisme, mais il n'est pas très bon. Et surtout, il n'est pas compétiteur. Pour lui, le sport c’est plutôt un vecteur de sociabilité avec les autres. 

Fanny Wallendorf : Il a commencé par faire du baseball mais ça ne lui convenait pas. Il s'est même cassé les dents. Il est très mauvais en sport. Et puis effectivement, après, il trouve sa discipline. Il n'est absolument pas dans la compétition. Et s'il y a compétition, c'est plus dans une trajectoire vraiment personnelle et intime.

Nicolas Herbelot : Il pratique le saut en hauteur avec la technique traditionnelle ou du ventral. Mais il plafonne à 1,62m. Le coach n'y croit pas trop. Fosbury va réfléchir à faire autrement et il va s'inventer une autre manière de faire. Il se dit : je pourrais peut-être passer le dos en premier ?

Sa chance ? Il y a l'évolution des moyens mis à disposition des athlètes dans ces années-là. C'est l'apparition des tapis.

Auparavant, on retombait dans du sable, ou des copeaux de sciure. Comme la première des craintes, au départ, en dehors du fait que les gens ne croyaient pas à cette technique, c'était quand même qu'ils avaient peur de se briser le cou au sens propre du terme. Les tapis ont rendu ce changement possible.

Il y a eu au tout début de l’histoire du saut en hauteur des tentatives :  dans les années 1860, on se recroquevillait complètement pour passer en vrac ou en crabe au-dessus du fil. En 1870, l’Anglais Marshall Brooks avait compris qu'il fallait passer en étirant les jambes au maximum, mais il sautait assis. Puis après, on a tenté des trucs sur le côté, ce qui a permis à George Horine d'être le premier à deux mètres en 1912. Mais il y avait une interdiction d'abord de plonger. 

On a ensuite simplifié les règles. Il n'y a plus qu'une seule contrainte, c'est de prendre son appui sur un pied. 

Et après, on passe comme on veut. Mais il y a eu très longtemps, jusqu'à la fin des années 1930, une interdiction de plonger, ce qui aurait rendu le saut Fosbury totalement impossible. 

Donc, toutes ces évolutions faisaient qu’il y avait des tentatives diverses (dont celles de Debbie Brill, la Canadienne). Lui, Dick Fosbury, est le premier à prendre le saut complètement de dos et non pas sur le côté.

A l’époque le saut ventral était incroyablement violent, incroyablement physique. Et les grands gabarits comme Fosbury, qui faisaient 1,93m n'étaient pas du tout avantagés. Il fallait des qualités athlétiques qu'il n’avait pas. 

Une quête esthétique derrière le geste de Fosbury ? 

Fanny Wallendorf : Peut-être, mais je dirais surtout qu’il a cherché à innover avec sa propre méthodologie  Il a trouvé la nouveauté en s'adaptant aux circonstances et à ce qui l'entourait parce qu'il s'entraîne sur un vieux stade : 

Il y a un arbre devant le sautoir. Il a été obligé de le contourner un petit peu.

Et après, il va avoir des sensations au niveau de son bassin, au niveau de ses épaules et tout d'un coup. Petit à petit, ça va quand même l'amener sur le dos. C’est totalement empirique, pas intellectuel du tout. C'est son corps, son entraînement et ses émotions, ses sensations…. Il cherche cette mesure-là.

Dick Fosbury en septembre 1968 en Oregon
Dick Fosbury en septembre 1968 en Oregon © Getty / Bettmann

Un saut qui provoque l'hilarité d'abord

Quand il arrive à Mexico, évidemment, on a un peu entendu parler de lui. Et puis, le 20 octobre, il y a cette finale de saut en hauteur dans un stade de 80 000 personnes qui vont être ébahies, saisies par ce saut de Fosbury par le dos. Et aussi une grande hilarité parce que tout le monde le trouve très astucieux.

Nicolas Herbelot : Le public (80 000 spectateurs, mais il y avait des millions de téléspectateurs) rigole au départ. Et Fosbury avoue qu'il a un truc, une astuce. L'astuce était que c'était un jeu.

Fosbury, quand je lui en ai reparlé, m’a dit : 

Les gens rigolaient, mais ne se moquaient pas. 

Au départ, le saut n'est pas validé. Les juges s’interrogent : « Est-ce qu’on a le droit de sauter comme ça ? Est-ce que ce saut est valide ou non ? 

Il a gagné la médaille d’or à 2,24 m. 

Marie-Christine de Bourse, qui était la grande sauteuse française des années 1970, m'a dit à l'époque des Jeux de Mexico, qu'elle était devant sa télé en famille. Elle était nulle en ciseau, elle était une adolescente qui, a priori, n'avait pas d'avenir en athlétisme. Et elle s’est dit en le voyant : 

Mais qu'est ce qu'il fait ce mec-là ?  Mais il est fou, et c'est génial !

Dès le lendemain, tous les enfants de l'école d'athlétisme, même les lanceurs de marteau, tout le monde voulait essayer. Même les non-sportifs !

Un saut qui ouvre une brèche

Il y a un côté jeu et enfantin dans le saut Fosbury.

Nicolas Herbelot : Je crois qu'il dégage quelque chose de vraiment singulier. Son saut complètement incroyable crée quelque chose qui n'existe pas avant. C'est dû à sa personnalité. On a l'impression qu'il est dans sa bulle, qu'il est vraiment tranquille dans son monde. 

Il se parle, il a tout son rituel et effectivement, il a ce physique très particulier. 

Cette démarche, cette dégaine un peu particulière, dégagent quelque chose de très tranquille. Attention, il est concentré, mais il y a quand même une espèce d'aura, une sérénité absolue. Et c'est ce qui fait sa force. 

Ce qui va frapper l'imaginaire de tout le monde ce jour-là, c'est l'inversion des perspectives, une révolution du regard avec des repères qui se trouvent complètement chamboulés. 

Fanny Wallendorf : C'est ce qui m'a vraiment passionné. Ce qui me passionne en général, c'est que ce que Fosbury a vraiment fait : il a ouvert une brèche. Pour moi, il a retourné toutes les perceptions comme Rimbaud.

Photos (multiple exposure) de Dick Fosbury en action lors du saut en hauteur aux Jeux olympiques d'été
Photos (multiple exposure) de Dick Fosbury en action lors du saut en hauteur aux Jeux olympiques d'été © Getty / Michael Rougier/The LIFE Picture Collection

Références

A écouter dans la suite de l’émission, la question du sens politique de ce saut en pleine Guerre froide.

🎧  ECOUTER | L'Oeil du tigre sur le saut Fosbury

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