Huis-clos, douches interdites, matchs impossibles avec le couvre-feu... Les conditions sanitaires liées au coronavirus ont entraîné des règles drastiques, parfois incomprises, autour de la pratique du rugby amateur. Les clubs ne cachent plus leur inquiétude pour la suite de la saison et la pérennité de leur activité.

Les clubs amateurs s'interrogent de plus en plus sur leur avenir.
Les clubs amateurs s'interrogent de plus en plus sur leur avenir. © AFP / Franck Fife

Le rugby amateur français semble aujourd'hui dans l'impasse, acculé par des restrictions sanitaires toujours plus nombreuses mais qui varient d'un département à l'autre, parfois pour quelques kilomètres de distance. C'est le cas des vestiaires fermés, des douches interdites mais aussi du couvre-feu ou des matchs disputés à huis-clos dans un seul département. Une situation qui est en train de décourager les bénévoles du rugby, qui ne savent plus quoi faire pour maintenir leur activité et assurer la pérennité de leur club. Ils nous disent s'interroger de plus en plus sur leur avenir dans le sport.

"Il n'y a plus aucune compagnie de bus qui veut nous prendre. Cela va finir par craquer", prévient Laurent Carrère, le président de l'AS Tournefeuille rugby

Vestiaires... en plein air

Ainsi, dans de plus en plus de stades, on se chausse et on s’habille au bord du terrain. Les vestiaires sont fermés, les douches interdites par arrêté préfectoral. C'est le cas depuis le début de la saison en Haute-Garonne et donc au club de rugby de Tournefeuille, en banlieue toulousaine, l'un des plus grands clubs de France avec 700 licenciés.  

Les joueurs de l'AS Tournefeuille contraints de se changer dehors, au bord du terrain
Les joueurs de l'AS Tournefeuille contraints de se changer dehors, au bord du terrain © Radio France / Fanny Lechevestrier
L'état des joueurs de Tournefeuille après leur match à Grenade et avant de se laver dehors, au tuyau d'arrosage
L'état des joueurs de Tournefeuille après leur match à Grenade et avant de se laver dehors, au tuyau d'arrosage © Radio France / AS Tournefeuille Rugby

Pour se changer, cela se passe dehors. Pour se laver après les matchs, c'est pareil, nous explique le capitaine de l'équipe première David Sanchez : "Dehors, au tuyau d'arrosage, à l'ancienne ! Ce n'est pas le plus confortable mais on le fait quand même. Et quand on rentre de déplacement, là aussi, faut s'organiser. Moi, je mets des serviettes pour protéger la voiture et j'enlève mes affaires sales dans le coffre. D'autres passent chez leur garagiste chercher des protections", raconte-t-il, avant de nous faire part tout de même de son incompréhension. "On nous autorise à nous rentrer dedans durant 80 minutes, à faire des mêlées et tout mais on nous interdit de prendre des douches, c'est quand même délicat.

Ce paradoxe, le président de l'AS Tournefeuille, Laurent Carrère, ne l'accepte plus, "parce que le bus, c'est devenu impossible. Il n'y a plus aucune compagnie de bus qui veut nous prendre dans un état sale et plein de boue!", avant d'énumérer tous les problèmes rencontrés depuis le début de la saison : "Il y a des joueurs qui se douchaient tout nus, dehors, et la gendarmerie de Grenade s'est arrêtée pour nous dire que c'était attentat à la pudeur donc, même quand on essaie de se laver, ça ne va pas !"

Tensions et lassitude

Et Laurent Carrère d'expliquer que, pour les bénévoles, la lassitude est grande aujourd'hui : "Nous, les dirigeants, des bénévoles, on est à bout. On essaie de trouver des solutions, de monter des tentes pour protéger les joueurs mais c'est un boulot supplémentaire. Dimanche dernier, au lieu de venir vers 10 h, on a dû venir à 7h30 pour monter une tente, à dix mètres des vestiaires. J'ai dû solliciter trois fois plus de bénévoles. Ce n'est pas possible, à un moment donné, cela va finir par craquer.

Sans compter aussi, ajoute-t-il, les relations de plus en plus tendues avec la mairie : "Eux, ils se retrouvent entre le marteau et l'enclume, entre les clubs et la préfecture. Moi, je m'accroche tous les jours avec mon adjoint aux sports. Pour nous, c'est incompréhensible qu'on n'arrive pas à se déshabiller, à se laver dans un vestiaire, même s'il faut se doucher trois par trois, on est d'accord, mais qu'on nous donne accès à ces vestiaires !" Et avec l'hiver qui arrive, difficile d'imaginer que la situation puisse perdurer. Des arrêts préfectoraux viennent pourtant d'être pris aussi ces derniers jours dans le Jura ou encore en Loire-Atlantique.

"On se demande si on n'est pas des parias. On est le seul département de France à jouer à huis clos depuis le début de la saison. C'est une hérésie", tempête Jean-Philippe Sannac, le président du SCA-Pamiers

Même découragement à 75 kilomètres de Tournefeuille, à Pamiers, dans le département de l'Ariège. Ici, les vestiaires sont autorisés mais pas les spectateurs en tribune ou le long de la main courante du stade : toutes les rencontres sont à huis clos. La police municipale y veille à l'entrée du stade, les bénévoles doivent tenir un registre. Seuls les mineurs ont le droit d'être accompagné d'un parent en tribune, qui doit sortir attendre sur le parking, dès le coup de sifflet final. Là encore, l'arrêté préfectoral suscite colère et surtout incompréhension. 

Avec le huis clos, quelques irréductibles tentent de suivre la rencontre de leur club, derrière les grilles et les buissons du stade Pierre Balussou
Avec le huis clos, quelques irréductibles tentent de suivre la rencontre de leur club, derrière les grilles et les buissons du stade Pierre Balussou © Radio France / Fanny Lechevestrier

"On se demande si on n'est pas des parias", nous dit ainsi, à plusieurs reprises, le président du SCA-Pamiers, Jean-Philippe Sannac. "On est le seul département de France à être huis clos depuis le début de la saison. Quand je vois à Saint-Sulpice, qui est à 20 kilomètres d'ici, et que l'équipe peut recevoir 2000 personnes, faire un repas d'avant-match... Je suis content pour eux mais je ne comprends pas, c'est quand même une hérésie."Avec le huis clos, quelques irréductibles tentent de suivre la rencontre de leur club, derrière les grilles et les buissons du stade Pierre Balussou - Fanny Lechevestrier

"Actuellement, on joue et on ne fait que payer. Si on ne nous aide pas, on va finir par mourir", réagit le président du SCA-Pamiers

Manque à gagner

Et forcément, avec une équipe première qui joue en Fédérale 1, le huis clos a de lourdes conséquences économiques. "On a zéro spectateur donc zéro rentrée. Les gros partenaires commencent à se poser des questions. Par exemple, on a la concession automobile de Pamiers qui me dit que si elle ne peut plus faire de la promotion pour ses voitures dans le stade, cela devient compliqué de donner de l'argent, et c'est normal, c'est compréhensible" explique Jean-Philippe Sannac. 

Le club a estimé le manque à gagner depuis le début de la saison à déjà 119 000 euros : "Le mécénat a ses limites. Jusqu'à décembre, je veux bien tenir le club à bout de bras mais après, je ne pourrai plus. Actuellement, on joue et on ne fait que payer. On a aucune rentrée mais des dépenses. Avec les déplacements lointains des cadets, des juniors et de l'équipe 1, on peut avoir jusqu'à 9000 euros de bus dans le week-end ! Donc au bout d'un moment si on ne nous aide pas, on va mourir, c'est aussi simple que cela.  Là, on attend une réponse de la mairie, est-ce qu'ils vont nous aider ? On n'a aucune réponse pour le renouvellement des subventions. On a 500 licenciés, il ne faudrait pas que 500 licenciés se retrouvent dans les rues de Pamiers. Le club, c'est aussi un lieu de sociabilité, de convivialité, d'entraide. Mais on va finir par lâcher si cela continue", conclut, dépité, le président.

Le Président du club de Pamiers; Jean-Philippe Sannac, et son vice-président Patrice Galy, dans un stade qui sonne creux
Le Président du club de Pamiers; Jean-Philippe Sannac, et son vice-président Patrice Galy, dans un stade qui sonne creux © Radio France / Fanny Lechevestrier

L'alerte de Laporte

Face à ce ras le bol généralisé et de plus en plus perceptible chez les bénévoles, la Fédération française de rugby a elle aussi tiré la sonnette d'alarme. "Notre réseau, mobilisant près de 350 000 personnes, est désormais à bout de force, à la limite du découragement général", écrit son président Bernard Laporte dans un courrier de trois pages adressé ce jeudi au ministre de l'Education, de la Jeunesse et des Sports Jean-Michel Blanquer, à la ministre déléguée aux Sports Roxanna Maracineanu mais aussi au Premier Ministre Jean Castex.  Il demande un rendez-vous en urgence, pour, écrit-il, "la survie de notre discipline, la survie de notre force bénévole".

La suite de la saison ? La situation semble chaque jour un peu plus intenable avec des arrêtés qui s'empilent. La Fédération doit faire un bilan à l'issue de ce week-end, où encore une centaine de matchs n'ont pu se tenir.  Parmi les pistes étudiées pour faire face à la crise, l'annulation des phases finales pour libérer des dates et espérer finir au mieux les différents championnats amateurs. Championnats qui, dans certaines catégories, pourraient être prochainement suspendus. En Bourgogne Franche-Comté, la ligue régionale a d'ores et déjà annoncé l'annulation de toutes les rencontres de son ressort, jeunes et seniors, pour les quatre prochaines semaines.  Dans les Hautes-Pyrénées, le préfet interdit à partir de ce lundi, les entraînements et la compétition pour tous les clubs sportifs amateurs adultes. 

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