On a longtemps pensé que les supporters sportifs en France étaient apparus dans l'entre-deux-guerres. Or, c'est faux. Et ce scoop à retardement, on le doit à deux historiens, Philippe Tétart et Marion Fontaine qui le racontent à Philippe Collin dans "L'œil du tigre".

Supporters agitant des drapeaux, juste avant le match France-Andorre au stade de France (Septembre 2019)
Supporters agitant des drapeaux, juste avant le match France-Andorre au stade de France (Septembre 2019) © Getty

Historien du sport, Philippe Tétart a dirigé le livre qui a donné envie à l'équipe de L'oeil du tigre de s’intéresser à ce personnage dans lequel chacun peut un jour ou l'autre se reconnaître : le supporter

Pourquoi cette période spécifiquement ? Le hasard y est pour beaucoup : "Je suis tombé sur un article qui traitait du bon ou mauvais supporter dans un journal sportif du nord de la France 1913, raconte Philippe Tétard. J'ai tiré ce fil-là pour m'apercevoir que ce mot, s'il n'était pas utilisé très communément à cette époque, était déjà présent dans la presse."

On connaît ainsi grâce à la presse, des anecdotes ponctuant l’actualité sportive dès les années 1910 : échauffourées entre partisans de rugby dans le Sud-Ouest, heurts entre "partisans" de football lors de tel ou tel derby, comme ceux opposant le Stade Rennais et l’Union sportive Saint-Servan ou Calais et Boulogne-sur-Mer ; présence parfois houleuse de "supporters" autour des rings, dans les tribunes des vélodromes ou sur les bords de route, au passage des pelotons.

Départ du Tour de France (1906)
Départ du Tour de France (1906) / BNF / Gallica

"Pendant très longtemps, le supporter n'existait pas aux yeux des historiens, poursuit Marion Fontaine, historienne également, spécialiste des mondes ouvriers. Lorsque les historiens parlaient d'un sport, c'était pour évoquer la structure des clubs, l'histoire des équipes, l'histoire des joueurs... Le supporter n'est devenu un sujet que lorsqu'il a commencé à poser un problème via le hooliganisme, les ultras, etc."

Un phénomène qui vient du nord

C'est au départ un phénomène britannique, puis belge qui arrive en France par le nord, à une époque de grande transformation de notre pays. Et ce n'est sans doute pas anodin explique Marion Fontaine : "Le fait que le supporterisme soit d'abord quelque chose d'une France du nord ouest, du nord, du Pas-de-Calais, donc des zones qui sont parmi les plus bouleversées par l'urbanisation, par l'industrialisation, où les enjeux identitaires sont les plus importants, est-ce que ça peut expliquer le fait que le supporter soit d'abord quelque chose de septentrionale ? Oui, il y a un peu de ça."

C'est vrai que la géographie du supporterisme, c'est aussi une géographie de la France industrielle et urbaine.

"Il y a aussi une poche languedocienne qui est assez étroitement liée à l'univers des mines, précise Philippe Tétart. Et donc, on retrouve le même modèle. Et puis, il y a eu un autre espace, plus singulier. C'est celui de _la Côte d'Azur_, avec une revendication autour d'une forme de communauté provençale et méditerranéenne qui est assez soulignée".

Naissance du supporter

C'est la presse qui fait naître le supporter. Presse qui a du mal à définir cet acteur social. Au départ, on parle de fanatique, mais on voit en lui un passionné, parfois vindicatif, mais bon père de famille, à la fois.

Je dirais que le supporter est d'abord un homme qui se contemple dans un champion. Par là, il est normal, quel que soit son clan ou sa confession, qu'il choisisse celui qui lui ressemble le plus. Il souffre de ses défaillances, comme si elles le compromettaient personnellement. Il partage ses triomphes comme autant de victoires personnelles. Ils sont reliés par une membrane plus subtile que celle des siamois. Un sang commun les irrigue. Ce parti pris sportif qu'on prend trop souvent pour l'esprit du coq ou celui du clocher n'est au fond que l'esprit de famille.- Antoine Blondin

Le sport et le supporterisme sont des espaces dans lesquels on aime à afficher et défendre une identité régionale. Ce qui se caractérise à l'époque par quelques petites pratiques très spécifiques, tels ces supporters ardennais qui amènent un sanglier au stade, puis se voyant interdit de recommencer pour la finale, tuent le sanglier, en font du pâté et amènent au stade la patte du sanglier qu'ils pendent à la cage du gardien pour lui porter chance.

À Rennes, les supporters chantaient la Paimpolaise pour soutenir les joueurs bretons.

Avant la Première Guerre mondiale et même après, les oppositions identitaires se jouent entre voisins, c'est à dire Lille contre Tourcoing, Sète contre Nîmes. 

Il est vrai que les déplacements étant encore limités, les oppositions restent souvent régionales.

Mais Il y a aussi, plus facilement qu'aujourd'hui, des phénomènes de "dissolution de l'identité". Ainsi, lorsque Cannes se fait éliminer de la Coupe de France, les Cannois deviennent supporteurs de Nice, qui est toujours en lice. Quand l'un des deux clubs de Roubaix est éliminé, c'est l'ensemble de Roubaix qui se vide à l'heure de soutenir l'un ou l'autre des clubs.

"La défense des petites patries préexistait quand même bien à la Première Guerre mondiale, souligne Philippe Tétard. Il faut peut-être considérer le supporterisme comme une forme aménagée de patriotisme, une relecture à l'aune du sport".

Les premiers clubs de supporters

Le supporter individuel existe peu en ce début de siècle parce qu'il ne se structure pas, à l'inverse des sports collectifs, et notamment le football avec la naissance de clubs et d'associations. Le premier club de supporters est né à Lille en 1912.

L'Olympique lillois le 22 mars 1914 avant sa demi-finale du championnat de France de football USFSA 1914 contre l'Union sportive servannaise
L'Olympique lillois le 22 mars 1914 avant sa demi-finale du championnat de France de football USFSA 1914 contre l'Union sportive servannaise / BNF / Gallica

Les associations de supporters ont au départ une fonction de soutien financier et logistique des joueurs, ce qui suppose d'avoir des moyens.

Le football se popularise et se démocratise de manière très graduelle, entre une période qui va de 1900 à l'entre-deux-guerres. Il est probable que les associations de supporters suivent aussi cette voie. "_Il y a probablement des ouvriers dès le départ dans les clubs de supporters remarque Marion Fontaine, mais l'_ouvriérisation massive qui sera celle des supporters du Racing Club de Lens n'interviendra que dans les années 40/50."

Supportrice, supporteuse ou supporteresse ?

Si la presse a du mal à donner un sens à la présence de supporters masculins, la présence de la supportrice est encore plus compliquée. Est-elle juste là pour la décoration, comme jeune femme jolie et charmante venant pavaner dans les stades ? Est-elle la figure de la mère et de l'accompagnatrice. "Les supportrices qui existent à cette époque, précise Marion Fontaine, restent quand même éminemment liées à des présences masculines. Ce sont des filles de, des femmes de, des sœurs de, et leur présence dans les stades est connectée à la présence d'hommes."

"_Je ne doute pas qu'_il y avait beaucoup plus de femmes qu'on ne l'imagine, affirme Philippe Tétart. Mais parfois tout à fait fantomatique. Par exemple, à Rennes. Dès le départ, le club de supporters décide qu'il y aura quatre femmes dans le conseil d'administration de l'association. Sauf que dans Le billet du supporter, un des rares documents sur lesquels on a pu travailler, on n'en parle jamais."

L'idée que l'irruption des femmes dans le foot daterait de 20 ou 30 ans semble donc fausse, de la même manière qu'il y avait un football féminin au début du football, qui a été très largement écrasé au moment où le football s'est démocratisé.

L'équipe de Francel féminine de football (1920)
L'équipe de Francel féminine de football (1920) / BNF / Gallica

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