Dans son ascension de la montagne, que cherche l'alpiniste ? Dépasser ses peurs, tester ses limites, purger ses pensées ? Philippe Collin a posé la question dans "l'Œil du Tigre" à ses invités, Pierre-Henry Frangne et Blaise Agresti, et convoqué deux géants de l'alpinisme, Gaston Rébuffat et Lionel Terray.

Saut au-dessus d'une crevasse (photo de 1930)
Saut au-dessus d'une crevasse (photo de 1930) © AFP / Henry Miller News Picture Service/Archive Photos/Getty Images

Réponse de Lionel Terray 

Lionel Terray (1921 - 1965) est un nom incontournable de l'alpinisme français, car il a réalisé de nombreuses "premières". Parmi celles-ci, notamment : la face nord de l'Eiger en 1947 (avec Louis Lachenal), la première conquête mondiale d'un sommet de plus de 8 000 mètres (l'Annapurna, en 1950), la première ascension du Fitz Roy (Patagonie) ou encore celles du Makalu et du Jannu (dans l'Himalaya). Il est mort à 44 ans d'un accident dans le Vercors. Il est également l'auteur d'un des plus célèbres ouvrages de récits d'alpinisme : Les Conquérants de l'inutile.

Écoutez-le :

L’alpinisme est essentiellement un jeu, quoi qu'on en dise. 

"C'est un sport mais il se déroule dans un cadre très grandiose, très beau. Il apporte donc à l'homme le sens de la grandeur et de la beauté. Il lui apporte également une aventure contre la nature, contre les éléments simples, que depuis les premiers âges de la Terre l'homme porte en lui. Il apporte également le goût de se dominer soi-même".

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Lionel Terray : "L’alpinisme est essentiellement un jeu, quoi qu'on en dise"

Réponse de Pierre-Henry Frangne

Pierre-Henry Frangne est professeur en esthétique et philosophie de l'art. Il vient de faire paraître aux Presses universitaires de Rennes De l'alpinisme.

"Lionel Terray est l'auteur d'un livre dont le titre est parfait : Les Conquérants de l'inutile"

La beauté de l'inutile, c'est son inutilité. 

"Effectivement, ça ne sert à rien de monter des montagnes. On y monte pour la pure contemplation, à la fois du sommet et du trajet. On y monte aussi pour se confronter soi-même à la nature grandiose et avec la sienne propre, sous la forme d'un combat, qui fait peur et qui fait souffrir, et qui constitue le mystère d'une course en haute montagne - puisque chaque fois que je fais une course en haute montagne un peu engagée, un peu longue, un peu difficile, moi qui ne suis qu'un alpinisme amateur, je me trouve très souvent en train de me demander "mais qu'est ce que tu es venu faire ici ? Pourquoi es-tu monté pour souffrir, pour avoir peur ?" Je monte au sommet, si je peux. Je redescends, exténué. Et la seule chose que j'ai envie de faire, c'est de remonter le lendemain. C'est ça le mystère. Je pense que si j'éclairais le mystère, je ne ferais plus d'alpinisme".

Réponse de Blaise Agresti

Blaise Agresti est colonel de gendarmerie, il commande le centre national de ski et d'alpinisme de la Gendarmerie. Il est l'auteur d'une histoire du sauvetage en montagne dans le massif du Mont-Blanc, In Extremis mais aussi  Une histoire du secours en montagne.

"Pour moi c'est une métaphore assez incroyable, un concentré de l'existence en quelques instant : en quelques heures, on va vivre dans un lieu des émotions puissantes, un moment suspendu au-delà des contingences de l'existence d'en bas, donc il y a ce rapport à la verticalité, à la puissance des émotions. Le décomposer c'est difficile, mais le vivre… on n'est pas dans un lieu où on essaie des choses, on les vit pleinement parce que le rapport au risque et à l'activité est immédiat et immense". 

Ce n'est pas un jeu. La comparaison de Lionel Terray sur la notion de sport, ça ne fonctionne pas bien : le sport reste un jeu où le danger est virtuel. Alors qu'en montagne, on est sur un cheminement d'existence qui est véritable, avec lequel on ne peut pas jouer.

Réponse de Gaston Rébuffat

Gaston Rébuffat (1921 - 1985) à Paris, il a lui aussi participé à l'expédition française à l'Annapurna de 1950 (sans aller jusqu'au sommet, mais, avec Lionel Terray, il a secouru Louis Lachenal et Maurice Herzog en perdition). En 1942, il est devenu guide de haute montagne (malgré son jeune âge, 21 ans, alors que l'âge requis était de 23 ans), puis en 1945, il a intégré la prestigieuse Compagnie des Guides de Chamonix (alors que, traditionnellement, il fallait être né dans la vallée pour pouvoir y entrer). Il a lui aussi ouvert de nombreuses "premières" et il est l'auteur de nombreux ouvrages sur la montagne, dont certains à but pédagogique.

Écoutez-le, c'était sur France Inter au micro de Jacques Chancel, en 1981 :

"Très jeune, je pense que j'ai eu la lucidité de me rendre compte que la naissance m'avait donné des jambes, des muscles, un corps et une âme, et que tout cela était heureux, si ça servait. Finalement d'ailleurs, c'est seulement les gens qui ne marchent pas qui croient que marcher est pénible. Ce sont ceux qui ne grimpent pas, qui pensent que pour grimper il faut du courage. Ce qui n'est pas vrai du tout, au contraire".

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L_OEIL DU TIGRE - Gaston Rébuffat : "C'est seulement les gens qui ne marchent pas qui croient que marcher est pénible" ("Radioscopies", 03/12/81)

Il dit aussi :

Ce qui est important c'est de bien garder la tête sur les épaules. En football, il y a des règles du jeu : en général, si ça va mal, on se déboîte un ménisque. À ski, on se casse une jambe. Et en montagne, on se tue. 

"C'est du tarif réduit, du courage à très bon marché, soit disant, d'avoir le goût du risque, c'est une bêtise. Ce qui est important, c'est de faire des choses bien conscientes".

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L_OEIL DU TIGRE - Gaston Rébuffat, à propos de l'alpinisme : "avoir le goût du risque, c'est une bêtise" ("Radioscopies", 03/12/1981)

Aller plus loin

🎧 ECOUTER - Monter, gravir, prendre de la hauteur et penser tout là-haut : Philippe Collin revient dans l'Œil du Tigre avec ses invités sur l'histoire de l'alpinisme.

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