Pour beaucoup la natation synchronisée est née à Hollywood dans les comédies musicales, avant de devenir un sport. Et bien non, c'est même l'inverse. La natation synchronisée a commencé par être un sport, un sport d'hommes, et c'est Hollywood qui l'a condamné, avec son regard très rangé et stéréotypé, à être féminin !

Esther Williams, figure de la "sirène hollywoodienne", star des comédies musicales aquatiques dans les années 1940 et 1950 aux USA. Scène du film  “Million Dollar Mermaid”, de Mervyn LeRoy, en 1952.
Esther Williams, figure de la "sirène hollywoodienne", star des comédies musicales aquatiques dans les années 1940 et 1950 aux USA. Scène du film “Million Dollar Mermaid”, de Mervyn LeRoy, en 1952. © Getty / ullstein bild Dtl.

Gilles Lellouche frappe un grand coup avec son film Le Grand Bain, empreint d’humanité, de générosité et de tendresse… mais également car il met en scène des hommes amateurs de natation synchronisée ! Avec cette idée aussi originale qu’ingénieuse, Gilles Lellouche jette un coup de projecteur sur les stéréotypes qui persistent encore sur ce sport qualifié de « féminin ». La sortie de ce film, et ses salutations par les critiques de cinéma et le grand public, ont fait l’objet de plusieurs couvertures dans les médias sur la natation synchronisée, comme dans L'Œil du Tigre de France Inter le 21 octobre dernier ! Il en est ressorti que ce sport est depuis longtemps exclusivement réservé aux femmes, et qu’il doit son essor à une actrice hollywoodienne : Esther Williams. Mais est-ce vraiment le cas ?

Tout d’abord, ce sport a-t-il toujours été réservé aux femmes ?

Non. Selon plusieurs sources les premières épreuves aquatiques remontent à l’Antiquité. En effet lors des Olympiades, compétitions sportives de la Grèce antique, les athlètes grecs devaient se prêter à des figures dans les eaux du fleuve Alpheiós. Et bien évidemment à cette époque les compétitions sportives étaient exclusivement réservées à la gente masculine. Les tous premiers compétiteurs de ce que l’on appelle aujourd’hui « natation synchronisée » furent donc des hommes.

Par la suite, en 1781, Benjamin Franklin, l’un des Pères fondateurs des Etats-Unis, et co-rédacteur de la Déclaration d’indépendance du pays, a décrit dans son livre The Art of Swimming Rendered Easy (ou L’Art de la natation facile) des figures réalisées dans l’eau, en 1726, alors qu’il traversait à la nage la Tamise, de Chelsea à Blackfriars, à l’occasion d’un voyage à Londres. Selon ses écrits il s’était livré en chemin à « de nombreux exploits physiques, à la fois sur et sous l’eau ».

De nouvelles traces de chorégraphies aquatiques sont à dater ensuite des années 1840 et 1850, en Angleterre. Cette discipline est alors qualifiée de fancy swimming ou d’ornemental swimming et elle est encore une fois pratiquée par des hommes. Mais cette fois-ci la pratique sportive prend et elle s’exporte même jusqu’en France, puis dans les années 1880 des sociétés de gymnastiques organisent des spectacles nautiques, appelés « quadrilles nautiques ». Il s’agit d’une épreuve aussi disciplinaire qu’artistique, où les nageurs, en tenue civile ou militaire devaient nager en colonne ou en ligne, et réaliser des figures collectives. Les « quadrilles nautiques » s’exportent également en Allemagne, qui organise la toute première compétition officielle, en 1891, à Berlin. La compétition prend le titre de « nage ornementale », qui n’est pas sans rappeler l’intitulé britannique de ce sport, et là encore seuls les hommes peuvent participer.

Figure de natation synchronisée, réalisée par l'équipe masculine The Austin Group, lors d'une représentation de natation artistique en 1911. Photographie de Chas. J. L. Clarke, publiée dans le journal Berliner Illustrirte Zeitung.
Figure de natation synchronisée, réalisée par l'équipe masculine The Austin Group, lors d'une représentation de natation artistique en 1911. Photographie de Chas. J. L. Clarke, publiée dans le journal Berliner Illustrirte Zeitung. © Getty / ullstein bild Dtl.
Figure de natation synchronisée, réalisée par l'équipe masculine The Austin Group, lors d'une représentation de natation artistique en 1911. Photographie de Chas. J. L. Clarke, publiée dans le journal Berliner Illustrirte Zeitung.
Figure de natation synchronisée, réalisée par l'équipe masculine The Austin Group, lors d'une représentation de natation artistique en 1911. Photographie de Chas. J. L. Clarke, publiée dans le journal Berliner Illustrirte Zeitung. © Getty / ullstein bild Dtl.

Doit-on la popularisation de ce sport à Hollywood et Esther Williams ?

Non plus. Esther Williams n'est pas le moins du monde pionnière en matière de natation synchronisée. C'est plutôt à une Australienne : Annette Kellerman, que l'on doit l'arrivée de cette discipline sous les feux d'Hollywood. D'ailleurs Esther Williams a joué le rôle d'Annette Kellerman dans un film retraçant sa vie...

La toute première star du ballet aquatique nous vient donc de l'Australie. Elle s'appelle Annette Kellerman, est née en 1886 et fait carrière dans la natation. Passionnée par le vaudeville, elle commence en 1907 à réaliser des spectacles de natation acrobatique dans de grands réservoirs d'eau, avant de s'envoler pour... Hollywood.

Sa carrière au cinéma commence en fanfare en 1909, puisqu'elle joue dans pas moins de quatre films : The Bride of Lammermoor: A Tragedy of Bonnie Scotland de James Stuart Blackton, Jephtah's Daughter: A Biblical Tragedy écrit par le révérend Madison C. Peters, The Gift of Youth où elle retrouve James Stuart Blackton et Entombed Alive (réalisateur inconnu). Par la suite elle enchaîne des films mettant en scène des ballets aquatiques comme : The Mermaid (La Sirène,  réalisateur inconnu) en 1911, et la même année Siren of the Sea (Sirène de l'Océan, réalisateur inconnu), Neptune's Daughter (La Fille de Neptune) d'Herbert Brenon en 1914...

Mais c'est surtout A Daughter of the Gods (La Fille des Dieux) de 1916, toujours sous la direction d'Herbert Brenon, qui fait sa renommée. En cause une scène considérée comme proprement scandaleuse à l'époque, où elle apparaît entièrement nue, sous une cascade. En dépit de sa longue chevelure qui couvrait largement sa poitrine, la scène fait polémique et c'est un véritable buzz médiatique avant l'heure. Heureusement pour elle sa carrière de s'arrête pas pour autant et elle joue encore jusqu'en 1924 dans Venus of the South Seas (Vénus des mers du sud) de James R. Sullivan, avant de retourner définitivement aux ballets et spectacles aquatiques.

La nageuse et actrice australienne, Annette Kellerman (1886-1975) : la véritable toute première "sirène" d'Hollywood. Elle tourna dans plusieurs films muets aquatiques entre 1909 et 1924
La nageuse et actrice australienne, Annette Kellerman (1886-1975) : la véritable toute première "sirène" d'Hollywood. Elle tourna dans plusieurs films muets aquatiques entre 1909 et 1924 © Getty / Hulton Archive
La nageuse et actrice australienne Annette Kellerman (1886-1975), dans le film muet “A Daughter of the Gods”, d'Herbert Brenon, en 1916. Scène de nudité qui a fait vive polémique à l'époque !
La nageuse et actrice australienne Annette Kellerman (1886-1975), dans le film muet “A Daughter of the Gods”, d'Herbert Brenon, en 1916. Scène de nudité qui a fait vive polémique à l'époque ! © Getty / Hulton Archive

Finalement Esther Williams n'est arrivée que bien après : elle est née en 1921, soit 35 ans après Annette Kellerman, à Los Angeles. Sa carrière débute sensiblement comme celle de son homologue australienne, elle commence comme nageuse, devenant même une grande championne de natation. Elle collectionne plusieurs records, jusqu'à devenir la championne des Etats-Unis du 100 mètre nage libre en 1939. Vouée à une brillante carrière de nageuse professionnelle, elle voit sa vie prendre un tournant en 1940 lorsque les Jeux Olympiques d'été, qui auraient du se tenir à Tokyo, au Japon, sont annulés à cause de la Seconde Guerre mondiale.

Par un concours de circonstance, Esther Williams se retrouve engagée dans le spectacle aquatique Aquacade de Billy Rose (impresario et producteur de spectacle américain). Elle prend la place laissée vacante d'Eleanor Holm, l'épouse de Billy Rose, dont il était en train de divorcer.

La nageuse et actrice américaine Esther Williams (1921-2013), en plein spectacle aquatique.
La nageuse et actrice américaine Esther Williams (1921-2013), en plein spectacle aquatique. © Getty / NBC/NBCU Photo Bank

Le spectacle est présenté à la Foire internationale de New-York 1939-1940 et c'est là que des agents de la Metro-Goldwyn-Mayer (l'une des plus grandes sociétés de production et de distribution de cinéma américaine) la repèrent. À l'époque la MGM recherchait une athlète féminine, qui pourrait aussi jouer la comédie, afin de concurrencer la Fox qui cartonne avec ses films mettant en scène Sonja Henie, une brillante patineuse artistique.

Esther Williams commence à tourner en 1944 dans des comédies musicales aquatiques, exactement 20 ans après qu'Annette Kellerman ai quitté le monde du cinéma. Elle joue dans Bathing Beauty (Le Bal des Sirènes) de George Sidney, joue dans une adaptation de Neptune's Daughter (La Fille de Neptune) qu'Annette Kellerman avait déjà interprété, tourné cette fois-ci par Edward Buzzell en 1949. La même année elle tourne dans Take Me Out to the Ball Game (Match d'amour), de Bubsy Berkeley, où elle donne la réplique à Gene Kelly et Frank Sinatra.

De son côté le film qui la rend célèbre est Million Dollar Mermaid (La Première Sirène) de Mervyn LeRoyen, en 1952... qui se trouve être un biopic sur Annette Kellerman. C'est ce film qui lui vaut le surnom de « sirène d'Hollywood » dans les médias, alors qu'elle doit ce titre et sa célébrité à une autre nageuse, la toute première sirène du cinéma américain. Sa carrière s'envole ensuite et elle joue au cinéma jusqu'en 1963, notamment dans les films Dangerous When Wet (Traversons la Manche) et Easy to Love (Désir d'amour), tous les deux de Charles Walters en 1953, et Jupiter's Darling (La Chérie de Jupiter) où elle retrouve la direction de George Sidney en 1955.

Affiche du film  “Million Dollar Mermaid”, de Mervyn LeRoy en 1952, où Esther Williams joue le rôle d'Annette Kellerman, la toute première "sirène" d'Hollywood et star des ballets aquatiques.
Affiche du film “Million Dollar Mermaid”, de Mervyn LeRoy en 1952, où Esther Williams joue le rôle d'Annette Kellerman, la toute première "sirène" d'Hollywood et star des ballets aquatiques. © Getty / John Springer Collection/CORBIS/Corbis

De la réhabilitation d'Annette Kellerman à la vision stérétotypée d'Hollywood

Une belle imposture ? Pas tant que cela : Annette Kellerman faisait partie de la génération du cinéma muet et en noir et blanc, tandis qu'Esther Williams a connu l'émergence du cinéma parlant et des premières comédies musicales, et les images en couleur : les piscines acidulées, les maillots de bain délirants... Des images kitschs qui ont eu cette force de frappe d'inscrire beaucoup plus intensément son passage sur le grand écran dans la rétine et les oreilles des spectateurs.

On ne peut donc pas dire que l'essor de la natation synchronisée vienne d'Hollywood, la discipline existait bien avant. En revanche on peut clairement établir que c'est Hollywood qui a participé à l'émergence genrée de la natation synchronisée, en la rendant exclusivement féminine. Quand la discipline devient officielle en 1947, et est marqué du nom qui ne changera plus de « natation synchronisée », elle n'est déjà plus pratiquée que par des femmes. Selon l'historien Thierry Terret, spécialiste de l'Histoire du sport, et délégué ministériel pour les JO de 2024 :

Cette présence des femmes fait alors clairement obstacle à l’avènement ou au maintien d’une pratique masculine. 

Elle est présentée de 1948 à 1968 aux Jeux Olympiques, mais comme sport de démonstration. Avant d'être véritablement introduite comme sport de compétition olympique aux JO de 1984, ceux de Los Angeles. Et à ce jour la natation artistique est encore l'une des deux seules disciplines olympiques à rester exclusivement féminines, avec la gymnastique rythmique.

Démonstration de natation synchronisée lors des Jeux panaméricains de Mexico (mars 1955). Pour cette figure les trois équipes collaborent : mexicaine (centre), américaine (milieu) et canadienne.
Démonstration de natation synchronisée lors des Jeux panaméricains de Mexico (mars 1955). Pour cette figure les trois équipes collaborent : mexicaine (centre), américaine (milieu) et canadienne. © Getty / Gene Lester
Le duo américain Candy Costie et Tracie Ruiz, médaille d'or de natation synchronisée lors des Jeux Olympiques d'été de Los Angeles en 1984, première édition où la discipline entre en compétition.
Le duo américain Candy Costie et Tracie Ruiz, médaille d'or de natation synchronisée lors des Jeux Olympiques d'été de Los Angeles en 1984, première édition où la discipline entre en compétition. © Getty / Focus on Sport

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