Faire du sport, améliorer ses capacités physiques, dépasser sa propre nature… C'est une idée assez révolutionnaire finalement. C'est nier le fait que l'homme naisse d'ores et déjà avec un corps modelé par Dieu, et cette évolution de l'esprit est un héritage direct des philosophes des Lumières ! Voici pourquoi...

La perception du corps comme quelque chose d'imparfait, que l'on pourrait améliorer... a été une véritable révolution par rapport à la religion, et elle nous vient des Lumières !
La perception du corps comme quelque chose d'imparfait, que l'on pourrait améliorer... a été une véritable révolution par rapport à la religion, et elle nous vient des Lumières ! © Getty / Tara Moore

Dans l'émission l'Œil du Tigre, Philippe Collin interrogeait "Le corps à l’épreuve du sport". Son invitée, Isabelle Queval, affirmait que l’idée de "rendre le corps perfectible" datait des Lumières… C’est l’occasion d’interroger cette idée et de faire un petit focus sur l’évolution de la perception du corps, à travers les siècles en Occident.

Le sport : un "fashionable way of life"

À l’heure actuelle, le sport est complètement érigé en institution, le corps musclé, entraîné, est ultra-sexualisé et ultra-médiatisé. Cela passe par la couverture médiatique à outrance des compétitions sportives (qui s’explique aussi par le fait que le sport est le terrain moderne de la guerre, ou par les séries, la publicité et maintenant la mode qui reprend de plus en plus les codes stylistiques des vêtements de sport… 

L’idée d’un corps svelte et athlétique est absolument partout. Mais alors comment en sommes-nous arrivé là ?

Le corps comme don divin, donc intouchable

Il est faux de croire que l’érotisation et la sacralisation du corps sportif date de l'Antiquité. En effet, en dépit du mythe du gladiateur, dans l’Antiquité gréco-romaine, il n’y avait pas de préparation physique excessive du corps. Certes le corps athlétique était automatiquement empreint de louanges… mais il s’agissait seulement d’accomplir son potentiel, d’accomplir sa nature sans jamais la dépasser.

La conception de l’entraînement physique était toujours conçue dans la mesure et la proportion. C'est d'ailleurs ce que montre l'adage Mens sana in corpore sano : « Un esprit sain dans un corps sain ». Il n'y a aucune vision de dépassement de l’humain là-dedans.

À cette époque le culte du corps n'était pas lié, comme il l'est aujourd'hui à un dépassement de soi, il s'agit seulement d'un accomplissement. En ce temps, tout ce qui advenait devait toujours se réaliser sans jamais bouleverser l’ordre des choses. L’ordre du cosmos devait toujours prévaloir sur l’initiative humaine. Et l'« excellence » quelle qu’elle soit, l’arêtê comme la théorisait Aristote, était la vertu de la juste mesure et de la proportion.

Chose que l'on retrouve également dans les sculptures de l'art antique, qui donnaient des représentations tout à fait valorisantes des corps, que l'on trouverait presque "photoshopées" de nos jours. Mais en ce temps l'idée était véritablement de célébrer la création divine et de mettre en exergue toutes les potentialités du corps humain, le présenter sous ses plus belles coutures. Pour autant il n'y avait aucune notion de dépassement de ses capacités physiques, car cela aurait signifié défier les divinités, les Dieux de l'Olympe. Le dépassement de soi n’était donc pas une valeur comme il l'est aujourd'hui.

Mosaïque romaine représentant deux gladiateurs dans une arène (conservée à Sarrebruck en Allemagne)
Mosaïque romaine représentant deux gladiateurs dans une arène (conservée à Sarrebruck en Allemagne) © Getty / Ann Ronan Pictures, Print Collector, Hulton Archive
Bas-relief représentant des lutteurs,  trouvée dans la nécropole de Kerameikos, quartier d'Athènes en Grèce, datée de 510 av. J.-C.
Bas-relief représentant des lutteurs, trouvée dans la nécropole de Kerameikos, quartier d'Athènes en Grèce, datée de 510 av. J.-C. © Getty / DEA, G. NIMATALLAH, De Agostini

Plus tard dans la religion catholique, le sport est vu comme "religieux" au sens premier du terme (religare : "relier" en latin) car il unit à la fois le corps et l'esprit, et il unit les hommes entre eux. 

Mais une fois encore il ne s'agit pas de faire un culte du corps, ni d'accorder une quelconque priorité à notre enveloppe charnelle. Le sport est vu comme un lieu et un moyen de rencontre, il est chrétien en ce sens qu'il crée du collectif. Nous sommes dans un sport qui invite à rester humain et ne prône aucun dépassement. Il ne prône d'ailleurs même pas la compétition entre les athlètes.

Au XVIIe siècle : remise en cause de l'ordre naturel

Énorme saut dans le temps à présent... et nous nous retrouvons là où la perception des corps et de la performance physique prend un véritable tournant, là où on commence à contredire cet ordre naturel déjà établi et prétendu parfait… les XVIIe et XVIIIe siècles.

Tout commence au XVIIe siècle qui voit arriver l’héliocentrisme : des études plaçant le Soleil au centre de notre « univers » et non plus la Terre, et par là des conceptions beaucoup plus cartésiennes et scientifiques du monde. La nature n’est plus prise comme une chose en soi, donnée par Dieu, sacrée et intouchable. Elle devient un d’objet d’étude, quelque chose dont on peut se saisir pour l’analyser, la théoriser, la mesurer… La nature n’est plus pourvoyeuse d’ordre cosmique, mais elle est donnée aux physiciens et aux mathématiciens comme un objet à étudier. Il s’agit alors de : « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes, Discours de la méthode, 1637).

La naissance du sujet et de l'individualité

Puisque la nature est désacralisée et la pensée humaine et la technique prennent une position de conquête. La nature de l’homme n’est plus une chose indépassable, il peut désormais se conscientiser comme objet d'étude au même titre que la nature, et penser son évolution, voire son amélioration. Et L’homme devient acteur de l’ordre. 

C’est ce que les philosophes ont appelé la naissance de la subjectivité. L’autonomie individuelle est plus affirmée, la conscience individuelle aussi (chose qu’on retrouve d’ailleurs en littérature avec l'invention du sujet, ou dans la perception des enfants et l’invention de l’âge « adolescent »).

Toujours est-il que l’homme devient sujet, penseur et même mesure de l’ordre naturel. Cette nouvelle philosophie et perception de soi amène progressivement au XVIIIe siècle à la pensée des corps, à repenser le corps… Et c’est sous ce siècle qu’apparaissent les premières théorisations de l’éducation physique.

Jeunes garçons pratiquant le sport, dessin tiré du livre "Orbis sensualium pictus" de John Amos Comenius, en 1659 : le manuel d'éducation le plus répandu en ces temps
Jeunes garçons pratiquant le sport, dessin tiré du livre "Orbis sensualium pictus" de John Amos Comenius, en 1659 : le manuel d'éducation le plus répandu en ces temps © Getty / Culture Club, Hulton Archive
Match de tennis, dessin tiré du livre "Orbis sensualium pictus" de John Amos Comenius, en 1659 : le manuel d'éducation le plus répandu en ces temps
Match de tennis, dessin tiré du livre "Orbis sensualium pictus" de John Amos Comenius, en 1659 : le manuel d'éducation le plus répandu en ces temps © Getty / Culture Club, Hulton Archive

Et sous les Lumières : le corps est enfin conçu comme perfectible

La perception du corps est intrinsèquement liée à la perception de notre propre identité. Puisque l’esprit devient quelque chose de perfectible chez l’être humain, le corps le devient tout autant. Et en ce sens on peut dire que les Lumières ont considérablement renouvelé le ressenti du corps humain. 

La philosophie des Lumières apporte l'idée qu'il n'y a plus de surnaturel qui commande les hommes : ils deviennent plus responsables et conscients d'eux-mêmes. L'être humain devient une entité plastique qui se fabrique et qui se façonne lui-même. Et c'est l'apparition progressive du contrôle de soi et de la maîtrise de son corps.

La perfectibilité des êtres, et des corps, ne pouvait pas être conçue auparavant car l’être, tel qu’il avait été créé par Dieu, était sacralisé, intouchable. Il était impossible remettre en question la création de Dieu et d'imaginer l’améliorer… Et puis les temps changent. L'idée de perfectibilité des corps est un héritage du rationalisme et de la philosophie des Lumières. Et c’est aussi sous ce XVIIIe siècle que s’inventent les premières méthodologies de mesure des corps, de calculs des capacités moyennes humaines et de l’étude des performances physiques

Le sport moderne

C’est au siècle suivant, au XIXe siècle, qu’apparaîtra véritablement le sport moderne (les disciplines sportives) au sens où on l'entend aujourd’hui, importé de l'Angleterre

En effet pendant la période victorienne (des années 1820 aux années 1870) que l'Angleterre a commencé à institutionnaliser l'exercice physique à des fins éducatives. Et progressivement l'entraînement des étudiants dans les high schools a amené à la création de clubs et de rencontres sportives amicales, puis de véritables compétitions jusqu'à la fabrication de stades pour les accueillir.

Équipe de rugby de l'école privée pour garçons Tonbridge School, en 1865 (Tonbridge, comté du Kent, Royaume-Uni)
Équipe de rugby de l'école privée pour garçons Tonbridge School, en 1865 (Tonbridge, comté du Kent, Royaume-Uni) © Getty / Hulton Archive
Dessin représentant une scène d'un match de rugby, daté de 1880
Dessin représentant une scène d'un match de rugby, daté de 1880 © Getty / Rischgitz, Hulton Archive

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