Après 14 ans à la tête du club de rugby de Toulon et alors qu’il voit la suite de sa vie professionnelle dans le football, Mourad Boudjellal, 60 ans, sort ce jeudi un livre intitulé "J’en savais trop". Il est bien sûr question du monde de l’ovalie, de politique également, mais aussi de l’OM, sa nouvelle cible.

Mourad Boudjellal, président du RCT durant 14 ans, rêve aujourd'hui de football et de l'OM
Mourad Boudjellal, président du RCT durant 14 ans, rêve aujourd'hui de football et de l'OM © AFP / Christophe Simon

Mourad Boudjellal n'est pas vraiment connu pour sa langue de bois. Il le montre une nouvelle fois, ce jeudi, avec la sortie de son troisième livre "J'en savais trop", co-écrit avec Arnaud Ramsay, aux Éditions Solar. Après 14 ans passés à diriger le RCT, le club de Toulon, le rugby y occupe bien sûr une large place au sein des 368 pages. Mais il est aussi question de politique -de son soutien notamment à Emmanuel Macron- pour finir par son nouvel objectif : le football et en particulier l’Olympique de Marseille, persuadé que le club sera un jour en vente. Lors d'un long entretien qu'il nous a accordé, il est revenu sur ses coups de cœur et ses nombreux coups de griffe. Morceaux choisis.

Le rugby : "La page est tournée, j’ai été touché"

Dans son livre, Mourad Boudjellal l’affirme à plusieurs reprises, son histoire avec le rugby est bel et bien tournée, "j'ai pris ce que j'avais à prendre, j'ai tout gagné. Les gens qui veulent revivre ce qu'ils ont vécu, ils sont déjà morts puisqu'ils n'ont plus rien de nouveau à vivre! J'avais envie d'une nouvelle expérience." Le Toulonnais touché aussi, nous explique-t-il, "par les mensonges de Bernard Lemaître", le nouveau président du Rugby Club de Toulon : "J'ai juste envie qu'on n'abîme pas mon passage au RCT", lui qui a remporté avec Toulon trois fois la grande Coupe d'Europe et décroché un Bouclier de Brennus.

Triste de ne pas avoir pu dire au revoir à ses joueurs, aux Toulonnais, à Mayol, et de raconter notamment qu'il ne peut aujourd'hui plus aller au stade, qu'il n'est pas invité et achètera sa place comme tout le monde quand le public pourra y retourner : "_Moi, quand j'ai repris le club, j'avais deux salariés, une stagiaire et un bureau de 20m2_, et on était en ProD2, j'aurais bien aimé avoir le même héritage qu'aujourd'hui! Il y a donc quand même du boulot qui a été fait et on ne peut pas le dénigrer sans arrêt."

"Un milieu où si vous n'avez pas joué au rugby, vous n'avez pas de légitimité, ce qui est stupide"

Touché aussi par "la campagne de dénigrement" dont il estime avoir été victime, lorsqu’il a annoncé vouloir briguer la présidence la Ligue Nationale de Rugby : "Il y a de grandes choses à faire avec le rugby, il y a tout à revoir dans la façon dont le rugby professionnel est géré, on peut en faire, pas le premier sport français mais un sport qui est deuxième et beaucoup moins loin que le premier (le football). Cela, c'est un regret pour moi" mais de décrire un milieu difficile, "un milieu où si vous n'avez pas joué au rugby, vous n'avez pas de légitimité, ce qui est stupide", ajoute-t-il, "vous pouvez bien être gérant d'un garage automobile sans avoir votre permis de conduire, cela n'a rien à voir !"

Considère-t-il avoir été victime de racisme? "Il y en a dans le rugby comme partout dans la société, pas plus ni moins", répond-il. "C'est sûr que quand vous êtes champion de France et champion d'Europe et que vous vous présentez au Comité directeur de la Ligue face à un candidat respectable mais qui n'a jamais connu ni le Top 14 ni la Coupe d'Europe et que vous êtes battu par 90/10, vous vous posez des questions quand même. Pareil quand vous recevez des lettres anonymes avec des insultes racistes, vous vous posez des questions aussi. Mais le rugby n'est que le reflet de la société française avec des gens brillants et des crétins." Un coup de griffe encore ? Dans son livre, Mourad Boudjellal raconte quelques scènes cocasses lors de réunions à la Ligue : "Les présidents de club sont de bons vivants" souligne-t-il ainsi en riant. "Avec certains qui, après le déjeuner, n'étaient plus en état de participer aux réunions l'après-midi, j'en ai vu avachis, endormis sur leur fauteuil parce qu'ils avaient trop bu à midi, voilà !"

"Wilkinson, je n'ai jamais vu un fou de boulot pareil"

Malgré tout, il ne se dit pas amer vis-à-vis du rugby, heureux de laisser un héritage, notamment en équipe de France avec de nombreux Toulonnais appelés sous les ordres de l'un de ses anciens entraîneurs Fabien Galthié.

Parmi ceux qui l’ont marqué dans le milieu ? Bernard Laporte bien sûr, son ancien entraîneur devenu président de la Fédération française : "quand vous voulez passer une soirée avec lui, il y a toute une préparation avant, quelques jours de diète, préparation physique aussi, il y a au moins quinze jours de prépa, c'est comme quand vous préparez un marathon, une soirée avec Bernard Laporte, c'est une préparation de sportif de haut niveau!", s'amuse-t-il.

Au sein des joueurs, il reconnaît avoir toujours mis de la distance : "Je tremblais pour eux, je les défendais mais on avait quand même une relation contractuelle. C'est compliqué d'inviter un joueur à dîner chez vous, de passer une soirée à rigoler et puis de lui dire une semaine après "tu es mauvais, tu ne joues plus", ce n'est pas possible." Un joueur qui l'a impressionné encore plus que les autres? Johnny Wilkinson, le demi d'ouverture anglais : "au-delà de son caractère, de son attitude, c'est son professionnalisme. Je n'ai jamais vu un fou de boulot pareil.  Vous arrivez le matin, il est déjà là à s'entraîner et vous partez très tard le soir, il est toujours là, qu'il pleuve, qu'il vente. On parlait de Maradona et bien, il y a des joueurs qui pratiquent un sport et il y a ceux qui pratiquent un art comme Maradona ou Wilkinson, quand ils jouent, ils s'expriment comme un peintre, un artiste"

Et l'ancien président de Toulon d'expliquer avoir été marqué quand le maître à jouer anglais est venu lui annoncer sa retraite, dans son bureau : "Il est venu, un soir, me dire qu'il arrêterait à la fin de la saison. Je suis rentré chez moi, je n'avais le droit de rien dire, c'était un secret lourd à porter. On se disait "c'est la fin de l'un des plus grands joueurs de tous les temps, peut-être le plus grand", cela fait bizarre."

La politique : jamais sauf s’il y a un danger

On a souvent prédit un avenir politique à Mourad Boudjellal, notamment après son soutien appuyé à Emmanuel Macron, lors de la dernière élection présidentielle. Lui certifie qu’il n’a aucun projet dans ce domaine : "Je ne m'engagerai vraiment que s'il y a un danger pour ce pays. Et le danger, pour moi, vous savez très bien comment il s'appelle." Le Varois explique qu'il fait parfois passer quelques messages au président de la République par un intermédiaire, notamment sur les discours durant la crise sanitaire. Sa crainte ? "L'illusion des hommes politiques qui se disent "l'enjeu n'est pas d'être Président mais présent au second tour de la présidentielle, c'est terminé. En 2022, il n'y aura pas de vote contre !" Ministre des Sports ? "Je ne m'intéresse pas suffisamment au sport. Et puis, je suis un entrepreneur. Les ministres, ce sont souvent des VRP et moi, aller serrer les louches, ce n'est pas mon point le plus fort."

Le football : "L’OM, je ne sais pas quand mais je vais le faire !"

Son avenir, ses ambitions, il le répète haut et fort, s'écrivent maintenant dans le football, dans le Sud de la France et nulle part ailleurs : "Moi, je suis un enfant de la Méditerranée. Depuis que j’ai les moyens, j’ai la vue sur la mer, avant c’était sur les poubelles, mais cela a toujours été la Méditerranée."

Le foot, une passion qui remonte à loin : dans son livre, il raconte ainsi comment il avait fugué et escaladé un mur pour assister en 1976, au match de Marseille contre le grand Saint-Etienne. Il ne cache pas non plus son admiration voire sa fascination pour Bernard Tapie, le président, l’entrepreneur mais aussi l’homme. Quant à l’Olympique de Marseille, "c'est un symbole très fort en France", dit-il. "_Pour moi, c’est le symbole le plus fort de la diversité dans ce pays_. À Marseille, on est avant tout Marseillais. Cela me fait penser aux États-Unis. Vous allez là-bas, vous avez des hispaniques, des italiens, des haïtiens, des porto-ricains et tous, vous disent on est Américains avant tout. À Marseille, c'est pareil, avec cet accent qui fédère, il y a une intégration très forte à l'identité marseillaise. Je voudrais que cela soit un modèle pour la France. Que demain, avec nos différences, on se dise qu'on est Français avant tout."

Voilà, nous explique-t-il, son projet pour l'Olympique de Marseille. De là à parvenir à racheter le club ? "Je n'ai pas un caractère à lâcher les choses. Nous avons les investisseurs. Tout est prêt ou tout peut l'être très vite." Alors où en est-il aujourd'hui ? "On en est à attendre que Franck McCourt veuille bien vendre" mais pour lui, cela ne fait aucun doute que cela arrivera un jour : "Aujourd'hui, avec tout ce qui se passe, l'OM est un gouffre, entre les stades vides -67000 places et 4000 en hospitalité- cela fait beaucoup d'argent perdu à chaque match. Plus Mediapro qui se fait tirer les oreilles, la Coupe d'Europe qui ne se passe pas comme espéré, je ne vois pas comment le budget se tient, ils doivent être inquiets. Le football est un spectacle et il faut savoir construire une économie autour de ce spectacle. Il y a un scénario à écrire", lâche le Varois. Le seul problème est, souligne-t-il, qu'il y a d'autres acheteurs aujourd'hui sur les rangs et quand on demande à Mourad Boudjellal s'il est en contact aujourd'hui avec McCourt, la réponse est non. Alors ses partenaires ? "Cela, je ne vous le dirai pas". 

La réponse de l'OM

Sollicité après ses déclarations, l'OM nous a fait savoir que le club ne ferait aucun commentaire mais on nous a rappelé que l'OM avait déjà assigné Mourad Boudjellal en justice pour "une campagne intensive et sans précédent de désinformation massive poursuivie dans l'ensemble des médias, dans le but manifeste de déstabiliser et fragiliser le club" et d'ajouter que "cette nouvelle sortie médiatique renforce un peu plus le dossier et notre volonté de dénoncer l'imposture que représente cet individu sans scrupules et sans éthique professionnelle."

"J'en savais trop", le 3e livre autobiographique de Mourad Boudjellal, co-écrit avec Arnaud Ramsay, Solar Editions
"J'en savais trop", le 3e livre autobiographique de Mourad Boudjellal, co-écrit avec Arnaud Ramsay, Solar Editions © Radio France / Fanny Lechevestrier