Qui était celui qui a donné son nom au stade parisien où se jouent depuis 1925 les Internationaux de France de Tennis ? Retour sur la carrière d’un pilote exceptionnel, grand pionnier de l’aviation.

Roland Garros, le pilote qui a donné son nom au stade de tennis parisien. Ici en 1911 sur sa "Demoiselle".
Roland Garros, le pilote qui a donné son nom au stade de tennis parisien. Ici en 1911 sur sa "Demoiselle". © Topical Press Agency

Luc Robène, historien spécialiste de l’histoire du sport et Benoît Heimermann, journaliste, éditeur et écrivain étaient tous les deux invités de Philippe Collin dans L’œil du tigre, l’émission sportive de France Inter. Ils ont détaillé le parcours de celui qui allait donner son nom à l'équipement sportif de l'Ouest parisien.

Roland Garros, de l’élève brillant au vendeur de voitures

Philippe Collin présente le personnage : « Roland Garros est né en 1888 à Saint-Denis de La Réunion. Il va émigrer avec ses parents en Cochinchine (actuel Vietnam) à l'âge de 4 ans et y rester jusqu'à ses 12 ans. Il va ensuite revenir en métropole pour étudier au lycée à Cannes, avant de rejoindre Paris, passer son bac, et enchaîner avec HEC, la grande école de commerce où il va devenir ami avec un certain Émile Lesieur. Après ses études, Roland Garros commence par ouvrir une petite concession de voiture. Elle s’appelle « les voitures de sport Roland Garros ». C'est au pied de l'Arc de triomphe. Il y a une petite boutique. Son affaire est prospère. Puis arrive l'été 1909, Roland Garros est en vacances à Sapicourt près de Reims où il a une révélation. »

La découverte de l’aviation, un sport très populaire

Benoît Heimermann raconte «  En 1909, Roland Garros découvre l’aviation, et les meetings aériens. A l’époque, c’est un sport très populaire. Tout près de la Maison de la radio à Issy-les-Moulineaux des foules gigantesques se pressent pour admirer les aviateurs. » 

Luc Robène précise : « L’aviation est un sport de vitesse et d'altitude. L’invention de l'aéroplane est récente, dans le droit fil de l'invention du cyclisme, de l'automobile… C’est une activité de performance qui sera essentiellement maîtrisée à ses débuts par les élites. 

C'est un sport extrêmement médiatisé par la presse écrite. 

Dans la revue comme La vie au grand air, un très beau magazine de sport en 1910, 40% de la surface éditoriale est consacrée à l'aéronautique.

Les journaux vont même créer des prix comme pour le cyclisme, ou l'automobile. C'est un sport qui fascine et qui mobilise les foules. A Vincennes, pour des départs de meeting aérien entre Paris et Rome, il y a 500 000 personnes ! 

Et puis le cinématographe s’en empare. Max Linder sort en 1913 un petit film qui s'appelle Max pratique tous les sports. Il montre ce que devait maîtriser un homme du monde : les activités sportives, athlétiques et, évidemment, l'aviation. » 

Des débuts rapides et audacieux

Philippe Collin explique : « Très vite Roland Garros veut absolument participer à cette aventure. Il s'achète un avion et apprend à piloter seul ! L’aviateur aura son brevet après coup. Il réussit à se "faire embaucher" après trois heures de vol, pour des grand meetings aux Etats-Unis, à New-York. On va le surnommer "Cloud kisser" : "l’embrasseur de nuages".

Luc Robène explique « A l’époque, le concept d'école d'aviation n'existe pratiquement pas. Il s'achète un petit appareil, « une demoiselle », qu'on surnomme la tueuse d'hommes. Une espèce d'ULM d’aujourd’hui.

Cet appareil construit par Santos-Dumont fait 5 mètres d'envergure et pèse 60 kilos à vide. L’avion est composé de toile, avec du bambou, et des roues de vélo. Il va se casser la figure plusieurs fois. » 

Un pilote très vite connu 

Benoit Heimermann ajoute : 

Il faut voir le Roland Garros de cette époque-là, avec sa casquette à l'envers comme un rappeur d'aujourd'hui !

Le célèbre duel de tennis Borg contre Mc Enroe de l'époque, c'est Védrines et Roland Garros. Jules Védrines est un poulbot, un gouailleur. En face le dandy Roland Garros, le pilote est toujours très bien habillé. Il y a un montage des médias pour faire mousser cette rivalité. Mais la rapidité de développement de ce sport est incroyable. 

On vole pour la première fois en 1903 aux Etats-Unis, et en 1913, quatre ans après la traversée de la Manche (42 km) on projette de traverser la Méditerranée en avion… 

Roland Garros envisage de franchir les 800 km de la Méditerranée. » 

1913 : première traversée de la méditerranée

Luc Robène précise le contexte de l'exploit : « Depuis le début de la discipline aéronautique, on parle de sport aérien. C’est une activité de records dans laquelle, on mesure la hauteur, le nombre de passagers… On est dans une logique de performance. On veut aller de plus en plus loin et de plus en plus haut. »

Benoit Heimermann raconte : « Roland Garros a quelques antécédents avant de se lancer dans cette aventure. Il s'est exercé, et a enregistré des performances. Il détient le record d'altitude avec une montée à 3917m. Il ne part pas d'une page blanche, il s'est déjà exercé entre Tunis et la Sicile. Mais le saut dans l’inconnu est énorme. »

« Pour voler 800 km, il faut rester dans les airs presque huit heures. Il mettra 7h53, précisément. » ajoute Philippe Collin 

Luc Robène : « Il s'embarque sur un avion avec 200 litres d'essence (Il lui en restera cinq à l’arrivée), soit presque un tombeau ouvert. Puis, il y a des problèmes en cours de route : des bruits étranges parviennent du moteur. La panne est la grande peur des aviateurs. Mais il se rassure en se disant qu’il sait planer. 

Il calcule dans sa tête pour gérer son essence au mieux alors qu’il n’a pas de jauge. Pour mesurer l’ampleur de l’exploit, il faut rappeler qu’à l’époque, on navigue à la boussole et à la vue. Piloter en 1913 est être à l'air libre. Et Il peut faire froid. La dimension corporelle dans cette première période de l'aviation est vraiment essentielle. Ce qui fait de de cette traversée une véritable aventure physique. » 

Et donc, il se pose à Bizerte, en Tunisie. Le 23 septembre 1913, il va revenir en paquebot à Marseille, puis être accueilli à Paris. Là, il est au firmament de sa gloire. Les aviateurs deviennent des héros, en particulier grâce aux journaux » 

Roland Garros dans son avion (sans date)
Roland Garros dans son avion (sans date) © Getty / George Rinhart/Corbis

Aviateur et poète !

L'écrivain Blaise Cendrars parlait des Mémoires de Roland Garros comme du document le plus extraordinaire, le plus pittoresque et le plus vivant que l'on puisse lire sur les débuts de l'aviation. Voler comme Icare, un désir très ancré chez Roland Garros qui fut donc aussi écrivain, avec des mémoires d'une grande poésie dont voici les toutes premières lignes : 

« Je pourrais croire à ma vocation dès le plus jeune âge. J'ai souvent rêvé qu'il m'ait été donné de voler sans machine avec les seules ressources de mon corps. Comment ? Il est difficile de l'expliquer. Je devais aspirer et retenir dans mes poumons le plus d'air possible, faire avec les bras des mouvements précipités, très fatigants, qui ressemblaient autant aux gestes du nageur qu'aux coups d'ailes de l'oiseau. Et je volais dans le vol tangent, très pénible dans l'ascension, très agréable et très sûr dans la descente planée. J'ai connu le vol cauchemar et le vol rêve.

Exemple de "vol cauchemar" ? Je suis poursuivi par un taureau furieux, cerné contre un obstacle, par un effort désespéré, je m'échappe par la voie des airs. Exemple de "vol rêve" ? Par une nuit claire et calme, sans angoisse et avec une émotion très agréable, je sors par une fenêtre et je vole silencieusement au-dessus d'une ville éclairée, le plus souvent Nice. Je m'arrête aux balcons, aux lucarnes des mansardes. Je surprends les amoureux. A une époque où j'étais sujet à des hallucinations assez fréquentes, je m'étonne de ne pas être une fois réellement sorti par la fenêtre tant l'illusion était forte. »

Luc Robène commente : « Cette manière de raconter, cette sensation du vol est absolument étonnante. Plus tard dans ce texte, il précise qu’il y a une grande similitude entre ses premières sensations de pilote et de lointaines réminiscences de ses rêves. Autrement dit, il est en train de nous expliquer qu'il avait déjà vécu en rêve le vol dans l’enfance. »

« Roland Garros écrit très bien. Ce n'est d’ailleurs pas un hasard s’il est un ami de Cocteau. Il a son poème Le cap de Bonne-Espérance inscrit à l'intérieur même de sa carlingue. » explique Benoit Heimermann. « Pour lui, voler, c'est s'élever. Les aviateurs appartiennent à une caste à part : ce sont des as. Ils dominent, ils survolent les conflits. » poursuit-il. 

En 1914 l’avion devient une arme de guerre

Benoit Heimermann : « Roland Garros a un portrait de Verlaine sur le mur de sa chambre. Et posé devant, un ventilateur. L’aviateur constate qu'il voit très nettement le dessin à travers les pales de l’aérateur. Il transpose cette vision avec son hélice d'avion qu’il équipe d’un fusil ou d’une mitraillette. 

C'est une invention de mort créée par un poète qui changera la donne de la guerre. » 

Philippe Collin : « C’est la naissance du combat aérien. Avec des ingénieurs, il va inventer cette mitraillette posée à l'avant de son avion avec laquelle il attaque des avions allemands. En 1915, en quinze jours, il participe à des combats aériens ce qui en fait déjà aussi une sorte de héros de la Première Guerre mondiale. Il va se faire tirer dessus et tomber. Comme il n'aura pas le temps de détruire son avion les Allemands vont récupérer cette pièce majeure et vont perfectionner cette invention. »  

Il disparait le 5 octobre 1918

Philippe Collin : « Roland Garros est fait prisonnier en 1915. Comme c’est une forte tête, on le déplace beaucoup dans les camps en Allemagne. Il parvient néanmoins à s’échapper avec un camarade en 1918 en se déguisant en officier allemand. Ils vont réussir à franchir la frontière et à revenir en France en 1918, avant l'armistice. »

Benoit Heimermann : « Il va donc repartir au combat. Le 2 octobre 1918, il abat un quatrième avion allemand. Et puis le 5 octobre, la veille de ses 30 ans. Il disparaît de façon assez mystérieuse. »

Luc Robène : « Un de ses équipiers dit l'avoir vu se dégager. Et puis, tout à coup, ne plus l’avoir vu. L’hypothèse plausible avancée, celle de Roland Garros qui détruit lui-même une pâle d'hélice de son aéroplane, en tirant à travers, et cela aurait désintégré l'avion. »

En 1928, Emile Lesieur, ancien camarade de Roland Garros, veut perpétuer la mémoire du disparu. Il se dit prêt à investir dans un nouveau stade de l'Ouest parisien à la seule condition qu'il prenne le nom de l'aviateur.

Avec : 

  • Luc Robène, historien spécialiste de l’histoire du sport
  • et Benoît Heimermann, journaliste, éditeur et écrivain. Son dernier ouvrage paru est une biographie : "Albert Londres, La plume et la plaie" éditions Paulsen.
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