Depuis sa retraite sportive en août dernier, l'ancienne seconde ligne Assa Koïta, a raconté son ressenti sur la fin de son histoire en bleu. La jeune femme faisait le lien entre son choix de porter le voile et l'arrêt de ses sélections dans le XV de France. La FFR dément mais elle s'est saisie de cette question.

Assa Koita en route vers l'essai lors du match Écosse France du tournoi des Six Nations, le 9 mars 2014
Assa Koita en route vers l'essai lors du match Écosse France du tournoi des Six Nations, le 9 mars 2014 © AFP / Ian MacNicol

D'abord un fait : le port du foulard est conforme aux règlements de World rugby (la fédération internationale) et de la Fédération Française de Rugby. Le texte est précis : le foulard est autorisé "à condition qu’il ne constitue pas un danger pour celle qui le porte ou les autres joueuses". Autrement dit, porter un foulard sous un casque de protection de rugby est possible.

Assa Koïta, internationale française depuis 2011, a toujours été croyante. La jeune femme musulmane chemine sur le plan spirituel et en 2014, elle décide de porter le voile. "Et à partir du moment où j'ai porté le voile, j'ai reçu des coups de fil de membres du staff qui me posaient des questions. Ils s'inquiétaient. Je leur ai dit : 'non mais tout va bien je ne vais pas partir en Syrie !' Mais je sentais bien que mon choix faisait débat car le Directeur Technique National a même été consulté". 

La décision de la jeune femme arrive juste après la coupe du monde lors de laquelle l'équipe de France est battue en finale. La seconde ligne se blesse et reste éloignée plusieurs mois des terrains. En 2015, le nouveau staff des Bleues l'appelle encore en stage mais cela ne débouchera sur aucune sélection. Les mois passent, Assa poursuit sa carrière à Bobigny puis au Stade Français : "ils savaient que je portais le foulard, cela n'a posé aucun problème en club, vraiment !" 

Les personnes proches du XV de France que nous avons contacté, confirment que la foi d'Assa Koïta n'a jamais été un sujet. "Je ne l'ai jamais entendue avoir des attentes particulières, elle participait à la vie de l'équipe tout à fait normalement. L'équipe de France a toujours été multiculturelle" glisse une ancienne joueuse. Son choix de porter le foulard n'aurait d'ailleurs jamais été évoqué lors des rassemblements du XV de France à Marcoussis ni par les joueuses ni par les entraineurs.

Un choix sportif...

Après sa blessure, Assa Koïta va mettre du temps à retrouver son meilleur niveau. La seconde ligne fera même appel à un préparateur physique. Le nouveau staff du XV de France féminin convoque d'autres joueuses en seconde ligne. Safi N’Diaye ou Lénaïg Corson - piliers de l'équipe aujourd'hui - émergent au même poste. 

Assa Koïta assure qu'elle revient au top en 2017 : "des filles me disaient même que j'étais plus forte que lors de la coupe du monde." Entre temps, les bleues ont encore changé d'entraîneurs et de sélectionneur mais le téléphone reste silencieux. La Francilienne se résigne : _"tous les week-end on me disait 'tu fais des matches de fou, tu vas être rappelée' et moi je leur répondais 'mais non vous ne comprenez pas : même si je suis performante et que je fais de très bons matches ils ne vont pas me rappeler".  _Les observateurs de l'époque confirment que les deux staffs qui encadrent les Bleues entre 2015 et 2019 ont fait des choix cohérents par rapport aux nouveaux standards du rugby. Mais ils notent aussi que sur sa fin de carrière Assa Koïta a signé de belles prestations en club.

... Et un tête à tête 

Assa Koïta prend du plaisir à jouer en club mais elle voudrait que les choses soient claires avec l'équipe de France. Elle se confie à quelques coéquipières. Et puis la seconde ligne raconte qu'en 2019, lors d'une réception, elle profite d'un aparté avec la sélectionneuse du XV de France pour lui demander une explication. Annick Hayraud avance des arguments sportifs : le staff a choisi d'appeler des joueuses plus mobiles sur le terrain, plus jeunes aussi. Assa Koïta - 28 ans alors et dont beaucoup de coéquipières remarquent la perte de poids à cette époque - n'est pas convaincue : "J'ai dit ok, j'ai bien compris la vérité, je sais que c'est le voile qui pose problème mais ce n'est pas grave". La conversation se serait éloignée du rugby selon Assa Koïta : "Elle m'a dit qu'elle avait un problème avec la religion, qu'elle trouvait que cela divisait les gens. Et puis elle a dit que, pour elle, le voile c'était la soumission de la femme" Assa Koïta proteste, elle fait remarquer qu'elle n'est pas mariée, qu'elle a choisi librement de porter le voile. La conversation s'arrête là selon la jeune femme. 

La FFR renoue le dialogue

Contactée en début de semaine, Annick Hayraud n'a pas souhaité donner sa version des faits à France Inter. Mais dans le même temps, la Fédération Française de Rugby réfute fermement toute discrimination de la part de ses dirigeants, des idées "contraires à ses valeurs". Les choix ont toujours été faits sur des critères sportifs, insiste-t-on du côté de Marcoussis.

La jeune retraitée du rugby assure qu'elle n'est pas dans la revanche. Celle qui se consacre désormais à son métier d'éducatrice dit avoir pris la parole pour faire réfléchir : "Je ne veux nuire à personne (...) En fait j'étais déçue non pas de ne plus être sélectionnée mais que l'on puisse encore avoir cette vision de la religion aujourd'hui. On peut être sportive voilée, libre, faire ses choix et faire du sport. C'est une cause qu'il faut défendre : toutes les femmes ont une place".

Un message reçu cinq sur cinq par la Fédération puisque mercredi 20 janvier, le vice-président Serge Simon, a invité la jeune femme à Marcoussis. L'ancienne internationale a même pu échanger avec la sélectionneuse. Une entrevue "constructive" selon les deux parties. Dans un communiqué, la fédération précise :  "Annick Hayraud a reconnu (...) avoir exprimé des propos sur le port du voile et sur la religion en général. Elle a expliqué que ces propos n’avaient pas influencé le processus de sélection". Mais surtout la FFR précise qu'elle est "fière" que la diversité s'affiche dans ses rangs et qu'elle a proposé à Assa Koïta d'intégrer la Commission Fédérale de Lutte contre les Discriminations. "Elle y apportera son précieux concours en partageant sa trajectoire de femme, de joueuse et d’éducatrice" conclut la Fédération. Pour Assa Koïta l'incident est clos, elle songe déjà à ce qu'elle va pouvoir apporter au rugby dans ce nouveau rôle.