Emmanuel Macron a annoncé la suspension par précaution du vaccin AstraZeneca, en attendant un avis de l'agence européenne du médicament qui sera rendu jeudi. La France prend ainsi la suite d'une douzaine de pays qui ont aussi suspendu ce vaccin. Une décision qui n'est pas partagée par les spécialistes.

Pour beaucoup de spécialistes "la balance bénéfice risque du vaccin d'AstraZeneca n'est pas remise en cause" au vu des résultats connus
Pour beaucoup de spécialistes "la balance bénéfice risque du vaccin d'AstraZeneca n'est pas remise en cause" au vu des résultats connus © Radio France / VICTOR VASSEUR

Plusieurs pays ont signalé des problèmes de coagulation sanguine et de thrombose cérébrale, ce qui a conduit ces mêmes pays et d'autres à annoncer qu'ils suspendaient par précaution l'utilisation du vaccin d'AstraZeneca. En France également, Emmanuel Macron a lui-même demandé, ce lundi, qu'on interrompe l'administration du vaccin AstraZeneca, en attendant l'avis de l'Agence européenne du médicament (EMA). 

Une décision politique, pas forcément comprise ou partagée par les spécialistes, comme le professeur Mathieu Molimard, chef de Service de Pharmacologie Médicale du CHU de Bordeaux. 

MATHIEU MOLIMARD : "Pour nous, aujourd'hui, 15 mars 2021, la balance bénéfice-risque du vaccin contre la Covid d'AstraZeneca n'est pas remise en cause, sur la base des données publiques dont on dispose. Il faut analyser les dossiers et les cas, les voir un par un. Les pays qui ont arrêté initialement étaient des pays nordiques qui ont utilisé le principe de précaution et qui avaient une incidence et une prévalence de la maladie relativement faible. L'Islande n'en a pas, la Norvège a 22 000 cas en tout, c'est à dire pas grand-chose. Donc, la difficulté est de savoir si, quand on arrête par principe de précaution ce vaccin pour quelques cas de thrombose, on ne prend pas, en fait, un risque bien supérieur que ne pas vacciner ou de retarder la vaccination chez les patients. C'est une question de balance bénéfice-risque. Il n'y a pas de médicaments sans risque. Tous les médicaments sont à risque, même de tuer." 

FRANCE INTER: On peut comprendre malgré tout qu'Emmanuel Macron veuille obéir, comme les autres, au principe de précaution. La France est quand même un pays où la défiance au vaccin est vive, c'est de la prudence, non ? Et même le signal qu'on est vigilant ?

"Mais on va arrêter de protéger les patients pour quelques cas de thrombose, sachant qu'il y en a même pas eu en France ? Pour l'instant, on a eu un cas de coagulation rapporté sur le système de pharmacovigilance, alors on va en avoir plus. Maintenant toutes les phlébites vont être déclarées. Mais on n'a pas un signal important. Ce vaccin a été utilisé en Angleterre, qui a un très bon système de pharmacovigilance, par plus de 10 millions de personnes sans que le signal soit sorti. Mais je resterai prudent avec les données dont je dispose. Si ce signal existe, il faut encore démontrer qu'il est causal et s'il est causal, il faut savoir est-ce que cela remet en cause le fait de vacciner ou pas ? La réponse est à priori, non. 

Par contre, il faut prendre des précautions d'emploi pour telle catégorie de patients. Mais je me permets de rappeler que les autres vaccins Pfizer, Moderna, Johnson & Johnson ont eu des cas de thrombose. Alors doit-on renoncer à la vaccination ? Ça peut se discuter, mais à ce moment-là, on dit oui aux Covid. Ou alors on essaye éventuellement d'adapter la vaccination sur des populations à risque de thrombose. C'est vraiment le rôle de la pharmacovigilance de dire les précautions particulières à prendre. Mais dire 'on renonce à vacciner l'ensemble de la population avec ce vaccin' me semble plus risqué que bénéfique." 

FRANCE INTER : Donc, pour vous, cette décision n'a pas de sens, pas de justification scientifique ?

"Cette décision n'est pas une décision scientifique, c'est une décision politique qui a été d'ailleurs annoncée, non pas par le directeur de l'Agence du médicament, mais par le président de la République. On est bien dans une décision politique. Je pense que politiquement, il est difficile de tenir le fait de continuer à vacciner quand son partenaire le plus proche, l'Allemagne, dit 'j'arrête'. Donc, cette décision est politique.  D'ailleurs, vous savez, c'est dommage, mais on s'est douté assez vite, quand il y a eu les premières suspensions dans d'autres pays, qu'il y aurait cet effet domino. Mais sur le plan scientifique, je n'ai pas d'éléments aujourd'hui, avec les données dont je dispose, pour remettre en cause le rapport bénéfice-risque d'une vaccination par le vaccin AstraZeneca."