Depuis le 29 novembre 1970, à raison d'un dimanche par mois, et depuis 25 ans, chaque dimanche à 20h15, la série allemande rassemble 9 millions de téléspectateurs en moyenne. Une institution et un modèle de production. Une image fidèle d'une Allemagne diverse, surtout, explique l'une de ses actrices.

Les inspecteurs Janneke et Brix, avec Zazie de Paris, la seule Française de la série allemande Tatort.
Les inspecteurs Janneke et Brix, avec Zazie de Paris, la seule Française de la série allemande Tatort. © HR

1 147 épisodes, entre 7 et 14 millions de téléspectateurs chaque semaine, plus d'une douzaine de producteurs-diffuseurs… Depuis ce dimanche de novembre, en 1970, les Allemands et autres germanophones sont vissés devant leur écran pour voir leurs héros élucider un meurtre.

Comment cette "krimi", le qualificatif allemand d'une série relevant du genre policier, a-t-elle pu s'installer aussi durablement dans un paysage audiovisuel changeant ? Cinquante ans après ses débuts, le concept n'a pourtant pas changé : un crime, et 90 minutes pour en connaître le coupable et son modus operandi.

La société, elle a changé. Et les scénaristes de "Tatort" s'efforcent de la raconter au mieux. Pour cela, ils sont partout. Car la production de la série est assurée par les chaînes régionales, avec un cahier des charges très souple. Des paysages différents, des styles divers, des personnages singuliers, à l'instar de Zazie de Paris, la Française qui joue Fanny dans "Tatort Francfort".

Une institution allemande

"D'abord, qu'est-ce que "Tatort" ? "Tatort", ce n'est pas une tarte Tatin. "Tatort", c'est le lieu du crime. "Tat" + "Ort", le lieu où la chose s'est passée. Ce sont des histoires criminelles, policières, qui passent à la télévision tous les dimanches soirs depuis cinquante ans, à 20h15 sur Das Erste, la première chaîne en Allemagne." Sur l'ensemble des séries télévisées, seule "Des jours et des vies", lancée en 1965 aux États-Unis, fait mieux.

"Tatort, c'est une institution, une institution familiale. On mange et ensuite il y a Tatort. C'est le grand silence puis ça commence par une musique qui donne la chair de poule. Et dès le début, on sait qu'on va voir un crime."

"La série drainait il y a quelques années des millions et des millions de spectateurs puisqu'il n'y avait que trois chaînes de télévision. Aujourd'hui, Tatort réunit quand même entre 7 et 14 millions de spectateurs. Ce qui est très bon pour la cote de popularité des acteurs. Durant ma carrière théâtrale, j'ai travaillé avec de merveilleux metteurs en scène : Peter Zadec, Werner Schroeter, Jérôme Savary. On a fait des folies sur les scènes internationales. Mais je n'ai jamais eu autant de popularité qu'avec mon Tatort."

Quand il fait beau, à la belle saison, en Allemagne, les gens regardent Tatort dans les bars, dans les Biergarten. Il y a des projections collectives dans les villes et les villages. Et même dans des cinémas.

"En Allemagne, il y a des clubs de fans de Tatort. Sur Internet et sur les réseaux sociaux, on assiste à des discussions enflammées tous les lundis après notre Tatort du dimanche. Au lendemain de la diffusion, tout le monde attend les audiences et les critiques du Bild Zeitung, le journal le plus lu en Allemagne, parce que c'est le reflet de la pensée populaire."

Une production décentralisée

En Allemagne, tout les diffuseurs publics participent à la production de Tatort, qui peut être très lourde. il peut parfois passer un an entre le tournage et la diffusion d'un épisode. "Comme il y a 52 dimanches par an, il faut évidemment produire autant d'épisodes [une grosse trentaine, en réalité, ndlr]. Pour y parvenir, chaque Land [région allemande] produit son Tatort. Il y a celui de Berlin, celui de Leipzig, de Constance, moi je suis dans le Tatort de Francfort, sous la houlette de la Hessischer Rundfunk, la télévision publique régionale."

Une diversité qui contribue au succès de cette "Krimi", le qualificatif allemand d'une série relevant du genre policier.

"Les caméras donnent à voir la ville dans lesquelles les Tatort sont tournés. On a fait des Tatort dans la Banque d'Allemagne ou à la Banque centrale européenne et dans le quartier des affaires. À Francfort, on tourne souvent dans le "milieu", dans les quartiers interlopes autour de la gare."

"Les plus populaires sont les productions de Münster, Munich et Berlin. Et puis nous, Francfort, bien entendu. Car on tente toujours des choses. Chaque épisode est confié à un nouvel auteur et à un nouveau réalisateur ou une nouvelle réalisatrice. Ce qui nous vaut davantage de critiques."

Car à Francfort, les téléspectateurs sont déroutés par le fait qu'ils connaissent dès le départ le criminel. Mais pas seulement. "Chez nous, à chaque fois, c'est une nouvelle histoire, un nouveau criminel et des comparses différents." Avec toutefois des repères : "Il y a toujours les deux mêmes commissaires joués par Margarita Broich et Wolfram Koch. Et avec moi, nous formons les trois personnages permanents."

Une touche française

Zazie de Paris incarne Fanny, un rôle permanent dans Tatort (Francfort) depuis 2015 (première apparition, le 17 mai 2015, dans "Kälter als der Tod", "Plus froid que la mort"). Une "fierté" pour cette actrice française transgenre. "C'est un peu comme quand j'ai été nommée Chevalier des Arts et des Lettres l'année dernière. C'est un immense honneur pour une artiste, bien entendu, et un bonheur suprême. Parce qu'il y a énormément de comédiens qui rêveraient d'avoir une telle exposition."

"Je suis la seule actrice transgenre en Allemagne à faire du théâtre, à jouer depuis des années ; j'ai ouvert la voie. Amanda Lear l'a fait pour les discothèques, Coccinelle l'a fait pour l'Olympia et les cabarets et Zazie de Paris l'a fait pour le théâtre et la télévision. Je suis parfaitement française – j'ai gardé ma carte d'identité française évidemment – et je suis absolument femme, femme… femme jusqu'au bout des ongles ! J'ai décidé d'être femme donc je suis femme et voilà. Et le grand honneur de la production, c'est de ne pas l'évoquer."

"Je suis Fanny. Je suis une femme mystérieuse, mais une femme. Pas une seule seconde il n'est dit quoi que ce soit sur la transsexualité."

Mais en tant que Zazie de Paris, la comédienne demeure "une grande activiste du monde LGBT" dont, "évidemment, [elle] défend tous les droits".

REVOIR TOUS LES ÉPISODES | L'intégrale de Tatort (en allemand), et les doubles épisodes exceptionnels dimanche 29 novembre et dimanche 6 décembre.