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A vendre © Radio France

Pourquoi pense-t-on aux vilains "Petits mouchoirs " de Guillaume Canet en découvrant la pièce de Nathalie Fillon, "A l'Ouest" ? En se disant peut-être que ce que le film rate, la pièce le réussit : un groupe en crise, une famille "à l'Ouest", une chorale en perdition au bord de la "mer salée" (sic). Drôle d'impression en vérité et pas désagréable au fond puisque, répétons-le, le texte et la mise en scène de Nathalie Fillon se distinguent nettement et plus la pièce avance, plus la distance se creuse. C'est en fait de famille dont il est ici question et non d'amitiés factices. Les "liens du sang" occupent le devant de la scène avec un couple de grands parents dont l'une a les deux pieds sur la terre de la conservation du patrimoine et l'autre est atteint de la maladie qui fait tout oublier ou presque, excepté l'essentiel, avec un fils sous euphorisants qui entend en finir avec ces fameux liens du sang pour mieux jouer le fils indigne et le père prodigue de famille recomposée à l'infini, sans oublier sa très jeune nouvelle petite amie, sans oublier ses enfants nés d'unions successives et autres pièces rapportées. Les uns sont proprement à l'Ouest et d'autres à l'Est d'ailleurs, quand ils ne sont pas barrés au Sud... Jusque-là tout va bien dans le créneau de la lutte des classes familiales en temps de paix et de prospérité. L'affaire est alors sur les rails d'un conflit successoral dans une maison de vacances à La Baule-Les Pins (on se croirait presque chez Diane Kurys... attention danger !.. Mais c'est fait exprès !) que l'un veut vendre et les autres pas. Chacun est dans sa note générationnelle et la pièce pourrait ainsi ronronner jusqu'à sa résolution forcément crisique mais apaisante.

Or, toute la finesse dramaturgique de Nathalie Fillon survient à ce moment crucial sous les traits de la crise financière de 2008, véritable tsunami qui déferle sur cette famille où parler d'argent équivaut à se dire "Je t'aime, je te hais", ou presque. Les langues alors se délient. Même l'ancêtre, victime du terrible Alzheimer, se met à prophétiser en grec ancien et en anglais shakespearien avec une fluidité impressionnante et jubilatoire. Et vive la crise qui redonne de la vie à chacun de ces personnages englués dans leur quotidien. N'en disons pas plus sur tous les changements induits et surprenants. On change de cap au bord de cet océan. On était à l'Ouest mais cette fois on décide d'y partir, ce qui fait toute la différence. D'une situation subie à la prise de parole, de pouvoir et de tangente. A ce stade, il faudrait citer l'ensemble de la distribution, très homogène, parfaite dans la diversité des styles et des générations. Elle porte littéralement cette pièce que son goût pour l'actualité la plus chaude pourrait à tout instant faire verser dans la caricature et qui n'y tombe jamais, jamais, jamais. En s'autorisant même le décalage heureux d'une chorégraphie joyeuse et des moments de panique corporelle générale ou individuelle, Nathalie Fillon crée la distance nécessaire avec son sujet et ses sujets. C'est cette alchimie parfaitement maîtrisée qui fait la réussite de l'ensemble. Un prosaïsme poétique de l'ici et du maintenant, autrement dit la rencontre souvent improbable de ce qui nous émeut et de ce qui nous mène. Le miroir qui nous est ainsi tendu est criant de vérité : cruel, drôle, touchant, sombre et enjoué. "Ici est la rose, ici tu dois danser" ? Non, mais ici est le volcan social et familial, ici nous danserons, oui. Apocalypse joyeuse, now.

"A l'Ouest", Théâtre du Rond-Point, Paris. Jusqu'au 1er avril. Voir le site du Rond-Point >

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