Retrouvailles au sommet pour cet Artifact entré dans la légende de la danse du xxe siècle. Une œuvre majeure que l’on retrouve presque intacte.

Artifact
Artifact © Johan Persson. /

À la découverte en 1984 d’Artifact, ballet foisonnant, le public, comme les observateurs attentifs du milieu danse, venait de comprendre que l’art de William Forsythe se conjuguait au superlatif. On retrouve sur scène, dans des lumières maîtrisées par Forsythe lui-même, cette science des déplacements de groupe, ce travail sur des lignes (de fuite) où les corps semblent livrés à eux-mêmes, sans oublier l’extrême précision des pas de deux et autres soli – à l’image de cet interprète qui communique avant tout avec ses bras. Entre virtuosité et lenteur parfois revendiquée, le chorégraphe américain écrit une histoire de la danse à sa façon. Enfin il se joue des mécanismes du théâtre avec ce lever de rideau de scène intempestif ou ces bribes de dialogue lâchées avec une insolence non feinte. Autant le dire, ou le répéter, Artifact est l’une de ses chorégraphies à voir au moins une fois dans sa vie de spectateur. Le compagnonnage de William Forsythe avec le Ballet Royal de Flandre initié par Kathryn Bennetts, ancienne collaboratrice du chorégraphe, ne pouvait être plus fructueux. De Impressing the Czar hier à Artifact aujourd’hui, l’entente est parfaite. À la tête d’une compagnie réduite et plus axée sur un répertoire, William Forsythe fait confiance à quelques institutions chorégraphiques pour « entretenir » ses oeuvres de référence. Le Ballet Royal de Flandre fait désormais partie de ce cercle très fermé. Il a trouvé au Théâtre National de Chaillot un port d’attache idéal. Philippe Noisette

Artifact, l’histoire

Artifact s’ouvre comme un récit. Un air de piano va crescendo et une femme en costume historique invite le public d’un simple «Step inside». La vision d’un univers en devenir se développe, habité d’une apparition blanchâtre, d’un homme muni d’un mégaphone et d’un corps de ballet gris. Au commencement, les danseurs se déploient sur la scène et esquissent quelques pas de ballet et mouvements de bras basiques. Plus tard, les danseurs se tiennent en rangs serrés, la plupart du temps de part et d’autre de la scène, tout juste perceptibles, mais à l’ombre. L’homme arpente la scène, observe et débite, d’une voix rauque et voilée, des mots répétitifs : « The dust, the rock, the sand, forget, remember ». Seul le flux de paroles pénétrant de la conteuse rompt le calme créé par les thèmes sans cesse répétés du piano.

Dans la deuxième partie, la main invisible, qui à l’ouverture jouait aux échecs avec la lumière et les danseurs, réapparaît bruyamment et brutalement. En l’absence de l’homme et de la femme, deux couples de solistes, fuyant le groupe anonyme, composent des duos incisifs sur la Chaconne de Bach, et sont interrompus par la chute du rideau. Le reste du corps de ballet imite les mouvements de bras rudimentaires de l’apparition silencieuse. L’auteur en coulisse manie sans conteste une plume acerbe : les danseurs attaquent de façon incisive la musique très impulsive de Bach.

Artifact
Artifact © Johan Persson. /

Troisième partie. Le jeu d’échecs est démantelé et les rouages de la machine sont mis à nu. Un chaos destructeur déferle et Forsythe n’y va pas par quatre chemins : la Chaconne est jouée d’un bout à l’autre à fond de train, la femme débite son flux de paroles à telle allure qu’elle en perd quasi le souffle. Des éléments de décor se renversent, des danseurs surgis de partout tombent comme des mouches et se ruent presque dans le public, comme des lemmings dans la mer : la classe de ballet en rébellion !

La partie finale commence dans l’obscurité. Seule une rangée d’éléments de décor est éclairée au fond de la scène. Et voici que les acteurs reprennent leur souffle. Des danseurs solistes créent des silhouettes envoûtantes couleur mercure. L’homme et la femme se retrouvent et bredouillent des mots répétitifs. Sur fond de la musique de piano du début, les danseurs du corps de ballet font tourner les bras et forment des rangées et de longues spirales de façon plus classique encore qu’au début. La femme qui introduisait le spectacle, le conclut à présent en ces termes : « Step outside ».

Extrait de : Paul Derksen, Artifact, rétrospective Forsythe au Holland Festival, 1996, p. 21-3.

Mots-clés :

Derniers articles

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.