de Joël Pommerat avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Roland Monod, Ruth Olaizola, Marie Piemontese et David Sighicelli

«Le travail n’existera plus»

LA SECONDE FILLE. Vous savez, je vais vous dire moi, comment je vois l’avenir, l’avenir de l’humanité. Le travail va disparaître un jour. Il y a moins de travail aujourd’hui pour les hommes et il y en aura de moins en moins demain... Le travail, les travaux forcés comme je dis, le labeur forcené, l’esclavage par le travail, bientôt les hommes en seront libérés, vous verrez. Bientôt le travail deviendra une idée comme la peste, une maladie d’un autre temps, d’une autre époque, d’un vieux Moyen Âge enfoui sous la poussière. Les hommes ne travailleront plus parce qu’ils n’auront plus besoin de travailler et parce qu’il n’y aura plus de travail. Tous nos satanés objets n’auront plus besoin de mains humaines pour être fabriqués, non. Ils se fabriqueront d’eux-mêmes ou presque.

Au monde
Au monde © Elisabeth Carecchio

Là où il faut cinq heures aujourd’hui, il ne faudra plus que cinq minutes demain, et après demain nos objets n’auront finalement plus besoin de personne. Le travail n’existera plus. Les hommes seront dispensés de corvée, et ils pourront enfin profiter d’euxmêmes, de leur corps, de leur âme, de tout ce qu’il y a dans leur tête de plus beau, leurs plus belles pensées, leurs plus beaux rêves et leurs désirs, même les moins raisonnables. L’homme aura enfin du temps à lui. Nous aurons tout notre temps et nous serons libres, car ce qui coûtera vraiment cher ce sera l’homme. Oui, vous verrez comme ça coûtera cher une heure d’un homme, très cher. C’est l’homme qui aura de la valeur... et nous, nous pourrons enfin être heureux oui, enfin heureux, vraiment heureux, vous verrez...Joël Pommerat : Au monde (Actes Sud-Papiers, 2004, pp. 21-22)

«Le théâtre a besoin de temps»

Au monde
Au monde © Elisabeth Carecchio

Le dernier temps de I’écriture, c’est la rencontre avec un public. C’est là qu’une dernière opération invisible mais pourtant concrète s’opère sur les mots, les gestes, les corps, les silences de la représentation.Pour moi, ce temps-là ne s’achève pas au soir de la première, au contraire ce dernier temps de l’écriture est peut-être le plus long de tous. J’ai donc la volonté depuis quelques années de faire vivre mes spectacles sur des durées les plus longues possible. D’insister, vraiment, de persister de manière pas tout à fait raisonnable, même. Le théâtre est I’art de la répétition, peut-être aussi celui de l’effort, celui du corps, de la permanence et de la persistance du corps. Je rêve d’un théâtre artisanal, c’est-à dire de pouvoir dans ma pratique du théâtre créer ce type de relation au travail : quotidien, modeste, exigeant, patient, raisonnable et fou... Trouver le temps pour l’incorporation des idées, un vrai temps de maturation pour les esprits et pour les corps, ce temps où le corps accède à l’intelligence. Je rêve donc de pouvoir garder en vie tous mes spectacles, et ainsi de créer un répertoire de pièces qui augmente chaque année. Mon idéal serait de pouvoir jouer nos créations sur des durées de vingt, trente ans, voire plus. Qu’on voie vieillir les comédiens avec les spectacles. C’est une expérience utopique dont l’idée me passionne et me fait rêver. C’est une des raisons qui m’ont poussé au départ à créer une compagnie, c’est-à-dire une communauté de gens engagés sur le long terme. Il m’est arrivé de recréer certains spectacles, d’en refaire la mise en scène, et aussi de réécrire totalement sur un même sujet à six ans d’intervalle. Mais pour Au monde et Les Marchands, c’est la même mise en scène que nous présenterons à l’Odéon, et pour la vingtaine de rôles que comptent ces deux pièces il n’y aura que trois nouveaux comédiens.Joël Pommerat, 18 avril 2013

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