De Jean RacineMise en scène Jean-Louis Martinelli avec dans les rôles d'Agrippine Anne Benoît, de Britannicus Éric Caruso, de Néron Alain Fromager, de Narcisse Grégoire Oestermann, d'Albine Agathe Rouiller, de Junie Anne Suarez, et de Burrhus Jean-Marie Winling

L’homme racinien, Britannicus

Néron est l'homme de l'alternative ; deux voies s'ouvrent devant lui : se faire aimer ou se faire craindre (1), le Bien ou le Mal. Le dilemme saisit Néron dans son entier : son temps (veut il accepter ou rejeter son passé ?) et son espace (aura-t-il un «particulier» opposé à sa vie publique ?). On voit que la journée tragique est ici véritablement active : elle va séparer le Bien du Mal, elle a la solennité d'une expérience chimique - ou d'un acte démiurgique : l'ombre va se distinguer de la lumière ; comme un colorant tout d'un coup empourpre ou assombrit la substance-témoin qu'il touche, dans Néron, le Mal va se fixer. Et plus encore que sa direction, c'est ce virement même qui est ici important : Britannicus est la représentation d'un acte, non d'un effet . L'accent est mis sur un faire véritable: Néron se fait, Britannicus est une naissance. Sans doute c'est la naissance d'un monstre; mais ce monstre va vivre et c'est peut-être pour vivre qu'il se fait monstre. […]Roland Barthes, extrait de : Sur Racine aux éditions du Seuil, 1963. (1) Las de se faire aimer, il veut se faire craindre…

Notes jetées avant le début des répétitions

Enquête sur la nature et l’identité humaine aux prises avec les pulsions libidinales qu’elles concernent : le champ politique ou le champ de la passion amoureuse.

Il ne faut pas plus de quatre vers à Racine pour poser les deux protagonistes : un empereur fuyant, et une mère impératrice, perdue, venant au chevet de son fils dont la chambre lui est à présent interdite. La mère surprotectrice est privée de son rôle et cet aspect d’Agrippine est fondamental.Double négation de l’existence d’Agrippine en tant que mère et en tant qu’impératrice.

Le grand Art de Racine réside dans l’avancée d’une intrigue, combinée à la rotation des points de vue. Le rôle du metteur en scène, en ce cas, consiste à accréditer au maximum les discours de chacun dans le temps de leur énonciation. N’anticipons jamais et cheminons pas à pas en considérant toujours que chaque scène est autonome. La mécanique des coulisses de la politique met en jeu des parcours multiples, des retournements successifs, des jeux d’alliance changeants et instables, et les protagonistes sont tous inquiets de maintenir qui leur influence, qui leur pouvoir. Par excellence le Palais demeure le lieu de l’intranquillité. Nous voulons la rendre palpable, angoissante.

Bitannicus
Bitannicus © Gilles Taschet

Quelque acteur que ce soit ne doit se trouver en situation d’avoir la sensation univoque de délivrer une information. Si tel est le cas, c’est que la nécessité de parole n’est pas trouvée et qu’il convient toujours, encore plus que pour d’autres écritures, de répondre aux questions « Pourquoi je parle ? À qui je parle ? ». Le comment découlant des réponses à ces deux premières questions. Sinon c’est la machine du langage, chez Racine la fameuse musique, qui prend le pas. Le sens s’échappe et avec lui toute tension ou émotion.Ne pas se laisser embarquer par la machine du langage. Rester dans le concret de la langue. Dans ce théâtre, on ne parle jamais pour soi ou pour exprimer un sentiment. L’interlocuteur est toujours hyper présent. On fabrique du discours pour modifier l’autre. Il y a quelque chose dans les regards, comme le danseur qui ne peut garder son regard au sol. Il faut prendre le temps de la langue. S’arrêter si nécessaire. Racine peut se jouer calmement et doucement...

Entre chaque acte la pluie, droite, vient se déverser au centre du plateau. La chute d’eau – chute de rideau – vient effacer le bruissement de la langue. L’écoulement de la langue laisse la place au déversement des larmes des Dieux, absents et condamnés à pleurer sur le sort des hommes.

Le désir d’effacement de l’Autre est irraisonnable, il n’y a de place que pour un seul. L’unique doit-il en passer par l’élimination physique de tous ceux qui sont porteurs de menaces? [...]

Britannicus
Britannicus © Gilles Taschet

Narcisse a peut-être été nommé ainsi par Racine non pour définir un trait psychologique du personnage mais pour qualifier son attitude à l’égard des autres. Narcisse est celui qui flatte le narcissisme de l’autre… Comme tous les conseillers des hommes de pouvoir Narcisse a l’art de traîner dans les corridors, toujours en recherche de son maître ou d’une information à glaner. Il entre en glissant là où Burrhus arrive franchement, parfois à contretemps, brutalement même… Arrogance de ces deux conseillers à qui la proximité du lieu de décision du pouvoir suprême laisse à penser que ce sont eux les dépositaires de ce pouvoir. [...]

Le fantasme est-il irréductible à toute forme de représentation ? Peut-être s’il s’agit de le figurer, mais si la représentation a pour fin de cheminer des fantasmes raciniens à ceux du spectateur, la démarche est possible. L’autre scène, en effet, est bien celle que fantasme le spectateur, voyeur aux prises avec la catharsis.

Jean-Louis Martinelli, Juin 2012

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