De Lars Norén, adaptation et mise en scène Jean-Louis Martinelli, d’après la traduction de Camilla Bouchetavec Delphine Chuillot, Jean-Pierre Darroussin, Alban Guyon, Christiane Millet et Nicolas Pirson

A propos de ma rencontre avec Lars Norén

Lors d’une conversation avec Stefan Ridden, alors conseiller artistique du Dramaten, nous avons évoqué l’écriture de Lars Norén et Stefan me parla de sa dernière pièce Personkrets 3 : 1 qui, d’après lui, devrait m’intéresser.J’ai donc rencontré Norén une première fois. La discussion était sympathique mais un peu tendue, nous rapprochions nos univers littéraires et théâtraux, à bâtons rompus. J’ai ensuite fait traduire une quinzaine de pages de Catégorie 3.1 et, même sans avoir lu la totalité de la pièce, j’ai décidé de la monter.[…]

Calme de Lars Norén
Calme de Lars Norén © Pascal Victor

Il y a une vingtaine d’années - au moment où était présenté à l’Odéon La Force de tuer [1978, trad. fr. 1988] - j’avais lu tout le cycle de ses premières pièces, cycles où il parle de la famille bourgeoise suédoise, de la névrose familiale, des mères absentes qui communiquent avec leurs enfants par téléphone, du rapport à l’inceste etc. Quelque chose me frappait déjà dans cette écriture : le sentiment qu’elle procède par accumulation. Norén écrit des pièces qui nous transportent entre le point de départ et la fin de la pièce avec des moyens relativement simples. L’air de rien. Il procède par accumulations successives, par couches, et nous donne la résolution, puisqu’il n’y a jamais de résolution, mais plutôt l’épaisseur du conflit interne et interpersonnel. Cela par petites touches successives. Je ne l’ai jamais questionné sur son rapport aux impressionnistes mais cela m’intéresserait de savoir comment il parle de cette peinture. Ici, le tableau de dessine petit à petit. Si on ne prend qu’un fragment, on ne voit rien, mais on s’éloigne, c’est-à-dire après avoir lu toute la pièce, on peut alors entrer à l’intérieur.[…]

Calme de Lars Norén
Calme de Lars Norén © Pascal Victor

### Extrait d’une interview de Lars Norén

Jean-Louis Martinelli: Ta pièce Embrassez les ombres est une variation libre à partir de Long voyage dans la nuit de O’Neill. On sait que pour O’Neill, cette œuvre recèle une part importante d’éléments biographiques. Qu’en est-il pour toi ?Lars Norén : Un écrivain travaille comme un acteur. On crée un rôle, une façon de voir, une façon de capter les choses. Autour de l'œuvre, on crée une atmosphère comme celle qui entoure notre terre. On crée une réceptivité pour certaines choses, un rejet pour d'autres. J'ai grandi dans une famille de quatre personnes, c'est pour cela que le quatuor est proche de moi. Je pense en quatuors. Je fais collection de quatuors à cordes. C'est naturel pour moi de comprendre les correspondances secrètes entre les quatre membres de la famille chez O'Neill. Je sais comment on répartit la dynamique des rôles. Elle est souvent assez classique et récurrente. Les enfants représentent souvent différentes étapes du mariage des parents. Des côtés heureux ou malheureux. Ils sont porteurs de ce genre de choses.

Calme de Lars Norén
Calme de Lars Norén © Pascal Victor

Mais je suis dans l'autobiographie en ce sens que Je renforce certains aspects de moi-même pour pouvoir écrire certaines pièces. Elles ne sont jamais directement des documentaires. Elles sont autobiographiques comme une analyse est autobiographique, et qu'on peut exprimer certaines choses. Mais ça n'est pas que bien ; ce n'est pas bien pour votre vie, car ça peut être une façon de refouler. C'est ce que fait O'Neill. J'ai souvent réfléchi à ce qui se serait passé si le Long voyage du jour à la nuit n'avait pas été une des dernières pièces de sa vie, mais une des premières. Il n'a pas osé dire la vérité avant d'avoir plus de 50 ans. Plusieurs de ses pièces du début sont une fuite devant cette situation de base. Ça revient par fragments, mais pas avec une aussi grande plénitude artistique que quand il a eu le courage d'écrire exactement ce qui était. Mais bien sûr, c'est autobiographique. C'est inévitable. Si on veut écrire sur ce qui est important, il faut être soi-même l'instrument. Trois ou quatre fois, j'ai essayé d'attaquer un sujet à partir d'un point de départ non autobiographique. Mais petit à petit j'arrive toujours à : Pourquoi ne pas écrire comment c'est vraiment ? Alors, ça devient autobiographique. Ce ne sont pas des journaux intimes, mais des choses rassemblées ici et là qui deviennent une masse critique, qui deviennent une pièce.Extraits du chapitre Voyages en Suède du livre Allers/Retours de Jean-Louis Martinelli, Actes Sud-Papiers, collection Le Temps du théâtre, 2012

À propos de l’écriture de Calme

Calme est la dernière pièce d’une trilogie. La première pièce, La Nuit est mère du jour, est une sorte de pièce réaliste américaine, très simple, un même lieu, une même journée. Une pièce très classique. La deuxième pièce, Le chaos est voisin de Dieu, est plutôt une explosion, une sorte d’hallucination. Avec Calme c’est comme si, d’une certaine manière, j’essayais de tout remettre ensemble. Il y a tant de thèmes différents dans cette pièce, comme par exemple : comment se libérer de sa famille alors que c’est impossible parce que votre mère est en train de mourir ? Cela parle aussi de la solitude, de la solitude du père, de sa culpabilité. C’est un mélange de tout ce qui peut arriver dans une famille, avec des moments précis, des explosions. Ce quatuor est rassemblé une dernière fois juste avant l’éclatement : l’une part car elle va mourir, un autre part pour une nouvelle vie dans une nouvelle ville, le père part vers une solitude absolue et le frère essaie de ne rien ressentir.

Calme de Lars Norén
Calme de Lars Norén © Pascal Victor

J’ai écrit cette pièce pendant mes années d’analyse. Pour moi, une des manières de faire ce travail analytique est de marcher à l’intérieur d’un cercle, toujours le même. On rencontre les mêmes éléments mais, comme on se déplace, on voit ces objets dans une nouvelle lumière, même si les situations sont identiques. Si j’écrivais sur ce sujet aujourd’hui, la pièce serait autre car elle contient différentes vérités.Dix ans après avoir écrit les deux premières pièces, j’ai assisté à une représentation de La Nuit est mère du jour au Danemark. Et je ne voulais pas rencontrer à nouveau ce quatuor mais j’ai été contraint de le faire. J’écrivais une autre pièce de théâtre, d’un tout autre genre et j’ai dû faire un bond en arrière. J’ai alors détruit la pièce en cours pour écrire Calme. J’ai été projeté dans ce vieil endroit où se trouvaient ces personnages, je ne le voulais pas mais je n’ai pu l’éviter. C’est pour cela que je n’aime pas voir mes pièces sur scène, elles me renvoient inévitablement à cet endroit particulier où je les ai écrites. Propos recueillis en août 2012 par Amélie Wendling

Calme de Lars Norén
Calme de Lars Norén © Jérôme Liveneau
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