Mise en scène Krzysztof Warlikowski

Avec Stanisława Celinska, Ewa Dałkowska, Adam Ferency, Małgorzata Hajewska, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Zygmunt Malanowicz, Maja Ostaszewska, Piotr Polak, Magdalena Popławska, Jacek Poniedziałek

Comment arrêter le saignement des dieux ? C’est impossible, on le sait bien. Le crépuscule des dieux affecte tous les domaines, même ceux de la vie séculière, tout ce qui se joue entre les hommes et qu‘a si bien décrit Shakespeare. Par conséquent, nous saignons avec les dieux, notre sang tombe telle une pluie noire qui n’apporte ni fraîcheur ni soulagement. Au contraire, sous le soleil d’Afrique qui brûle les héros des romans de J.M. Coetzee, ce sang se fige, forme des croûtes et colle aux habits propres que portent les hommes, tentant de dissimuler la décomposition de chaque jour.

Contes africains d'après Shakespeare
Contes africains d'après Shakespeare © Magda Hueckel

Lear , Shylock et Othello , trois héros shakespeariens qu’aucune narration sécurisante ne protège, se présentent devant nous dans leur déchéance fracassante. Un dieu qui saigne est un homme qui recherchedésespérement de l’amour. Il réunit en lui les malheurs du vieillard , du Juif et du Noir . Autour de lui, il y a des femmes empêtrées dans sa faiblesse à lui. Chacun de nous éprouve, tôt ou tard, les états d’unLear, d’un Othello, d’un Shylock, et devient une bête reniée par son troupeau, un proscrit. Shakespeare mesurait tout ça à l’échelle du tragique, ses héros sont des géants qui se meuvent dans un contextefabuleux et mythique. Coetzee, qui connaît bien les réalités de l’apartheid, ne parle de ses personnages qu’en termes existentiels. On ne trouvera point chez lui d’histoires hautes en couleur ; il crée des mondes psychotiques intimistes, parfaitement insupportables, qu’il fait passer par le prisme de sa fierté fracassée.Contes africains d’après Shakespeare est le nouveau spectacle de Krzysztof Warlikowski, réalisé avec l’équipe du Nowy Teatr et avec des artistes qui l’accompagnent depuis des années . Le metteur en scène qui a déjà monté pas moins d’une dizaine de pièces de Shakespeare, crée maintenant sa propre vision, fascinante, de l’homme qui sort d’expériences limites.Piotr Gruszcznyski, Dramaturge

Entretien avec Krzysztof Warlikowski

Contes africains d'après Shakespeare
Contes africains d'après Shakespeare © Magda Hueckel

Comment est né ce nouveau spectacle et quel en est le concept? C'est un retour à Shakespeare, qu’auparavant je mettais en scène souvent. Je l’ai quitté pendant quelques années, mais je le considère toujours comme un des hommes de théâtre les plus intelligents de l'histoire. Intelligent et brillant dans sa connaissance de la nature humaine, mais très exigeant et paradoxalement très hermétique. Shakespeare écrivait ses pièces comme d’énormes mots croisés avec lesquels il faut être aux prises, lutter sans répit pour arriver aux sens. Trois tragédies, Le Roi Lear, Othello et Le Marchand de Venise, constituent le point de départ des Contes africains d’après Shakespeare. Leurs personnages principaux sont de grands héros shakespeariens qui vivent leur crépuscule. Rejetés et exclus, ils vivent en marge de la société aussi bien à l’époque de Shakespeare que, ce qui devrait nous inquiéter, dans la nôtre. Nous n’avons toujours pas réussi à nous confronter aux thèmes les plus importants de l’humanité. Toujours, même dans les sociétés les plus civilisées, le Juif, le Noir et le Vieux suscitent aversion, haine, angoisses et peur. Ce sont des grandes figures de l’exclusion, à partir desquelles on peut explorer ensuite les terrains des événements d’aujourd’hui, où la xénophobie joue souvent un rôle du moteur des actions humaines.

Vous ne vous contentez pas d'adapter Shakespeare mais confrontez ses textes à ceux de Coetzee. J’ai en effet voulu lire Shakespeare à travers John Maxwell Coetzee. Cet écrivain sud-africain voit l’homme avec la plus grande acuité, dans toute l’ampleur de sa désintégration. Dans son roman L’Eté de la vie, que j’ai utilisé pour ce spectacle, un jeune journaliste ramasse des matériaux pour la biographie de Coetzee, déjà mort. En résulte un portrait très dépressif d’un homme qui, pendant toute sa vie, était incapable de faire appel à l’unique secours possible pour l’homme, à savoir l’amour. En faisant un portrait d’un homme, je m’approche des femmes, celles des romans de Coetzee comme celles des pièces de Shakespeare auxquelles Wajdi Mouawad a donné la voix, en écrivant à ma demande les monologues de Desdémone et de Cordelia.

Contes africains d'après Shakespeare
Contes africains d'après Shakespeare © Magda Hueckel

C'est une constante dans votre théâtre que ce mélange perpétuel, cette confrontation, entre textes différents, classiques et modernes. Quel est le moteur de ce processus? Il y en a beaucoup! Premièrement, le monde tel que je le perçois a perdu son caractère homogène, uniforme ou à trame unique. Je ne veux plus parler de mes expériences avec un langage monolithe imposé par un auteur, tout génial qu’il puisse être. Je recherche mon propre sens, ma propre image du monde. En mélangeant diverses matières textuelles, je rejette ce qui est conventionnel et en même temps je donne aux textes de départ une nouvelle signification, de nouveaux sens. Cette méthode, appelée par Jan Kott frottement d’un texte par un autre, non seulement ouvre la littérature aux sens nouveaux, mais aussi ouvre la tête aux illuminations. Par ailleurs, dans mes spectacles, j’aime provoquer des heurts de plein fouet, de grandes confrontations à risque. Le premier niveau auquel ceci peut arriver est le texte. C’est pourquoi j’utilise des langues différentes, qui reflètent bien évidemment différentes façons de penser. Je les mène aux extrêmes et je les ébranle avec un autre texte, avec une vision du monde différente. J’y tenais particulièrement dans (A)pollonia, afin que ce spectacle puisse transporter les spectateurs dans un étrange cosmos, dans lequel peuvent arriver des choses impossibles ailleurs, et même pas du tout possibles.Ce sera pareil pour les Contes africains d’après Shakespeare.Entretien réalisé en juin 2011, publié dans la « Gazette de la Place » Les trois héros de Shakespeare

Les trois héros de Shakespeare

Le Vieillard, le Noir et le Juif, comme les décrit Krzysztof Warlikowski, sont autant de héros qui vivent leur destin tragique comme un crépuscule. « Je vois cette entreprise comme le crépuscule des dieux shakespeariens auquel nous assistons à notre époque, explique le metteur en scène. Ces trois héros constituent pour moi trois tableaux ou possibilités d’un même et unique sort. Je ne les vois pas comme trois excentriques différents (peu importe de choix ou de force), mais plutôt comme autant de chutes susceptibles d'arriver à tout le monde. Leurs expériences sont des drôles de scandales, qui démontrent qu’il est très facile de dérailler des structures peu profondes ou superficielles de la normalité. Et qu'alors, c'est l'explosion qui nous attend dans ce monde très normalisé. »Le Roi Lear s'inspire de la tradition celtique et de la figure légendaire de Leir, roi mythique de l'île de Bretagne avant la conquête romaine, et de sa fille Cordélia. Dans la grande salle du palais des rois de Grande-Bretagne, le vieux roi Lear réunit ses filles, leurs maris et son fidèle ami le comte de Kent. Il leur annonce son désir de se retirer du pouvoir et sa décision de diviser son royaume entre ses trois filles. La plus large part sera offerte à celle qui saura lui déclarer qu'elle l'aime le mieux. Ce qui causera leur perte et la sienne.

Contes africains d'après Shakespeare
Contes africains d'après Shakespeare © Magda-Hueckel.

Othello ou le Maure de Venise, met en scène un noble maure, noir donc, dont les victoires militaires à la tête de la flotte vénitienne suscitent la jalousie de Iago. Celui-ci usera d'innombrables stratagèmes pour nuire à Othello, jusqu'à le pousser à tuer son épouse Desdémone avant, quand il se rend compte qu'il a été victime d'un complot, de se suicider.

Dans Le Marchand de Venise, le marchand Antonio emprunte de l'argent à l'usurier juif Shylock. Certain de pouvoir le rembourser, il signe un contrat où il autorise son créancier à lui prélever une livre de chair en cas de défaut de paiement. Il ne peut faire face à son échéance et Shylock, qui veut se venger des humiliations que lui ont fait subir les chrétiens, insiste pour que le contrat soit appliqué à la lettre. Ce portrait du juif Shylock suscite des interprétations très diverses, les uns y voyant un bouc émissaire, reflet des préjugés de Shakespeare et de son époque, les autres le porte-parole éloquent d’une communauté qui revendique un traitement humain.

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