Texte Edmond RostandMise en scène Georges Lavaudant

Le mot de Patrick Sommier

Cyrano, c’est un peu comme le sourire de Jean Rochefort : on ne sait s’il sourit vraiment ou esquisse une légère aversion. C’est que ces quelques 2600 vers – dont 1600 pour le rôle titre – sont juste au point de bascule entre l’almanach, la chanson de geste et le roman d’aventure. Des poussées de fièvre cocardière nous en éloignent, l’amour de l’art, du théâtre et de la poésie nous en rapproche.Lorsque, venant saluer les comédiens, en février, je restais discrètement dans la salle de répétitions, je me fis cueillir par le texte en moins de cinq minutes. C’était l’acte V, la visite hebdomadaire de Cyrano au couvent, Soeur Marthe qui découvre son état, juste avant que Roxane ne s’en rende compte. La langue de Rostand intrigue immédiatement. Comme si elle cachait quelque chose, et que, derrière ce qui semble camelote qu’on enfile, il y a une émotion intense qui jamais ne se perd, un poème sur la vie.Le personnage ne lasse jamais, les cadets, un peu. Et les confrères de Ragueneau. Au final on est séduit par ce diable d’homme, cultivé, élégant, sensible, intrépide dans lequel on rêve de s’incarner. « Chaque homme est partagé entre tous les êtres qu’il voudrait être », et Cyrano est l’un d’entre eux.Et puis, la première arriva, en plein air, à l’Odéon des Nuits de Fourvière, après 20 jours de répétitions épouvantables, le vent, la pluie, le froid. Et dans la fougue, dans la vaillance qu’il fallut pour servir le théâtre, il y eut soudain en ce premier soir clément, un vrai combat pour l’art, une revanche sur les éléments. Patrick Pineau lunaire happé par son personnage, Roxane parfaite, tendre et résolue, Marie Kauffmann. Et le ballet parfait et saisissant des De Guiche, Ragueneau, Lebret, Christian, toutes et tous bien sûr, défendant passionnément le théâtre qui les unissait.

Cyrano de Bergerac
Cyrano de Bergerac © Marie Clauzade

La pièce

Cyrano de Bergerac est la plus célèbre pièce de théâtre d’Edmond Rostand , librement inspirée d’un personnage réel, Hercule Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655). Elle a été écrite en 1897 et jouée pour la première fois le 28 décembre de la même année à Paris, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin avec Coquelin dans le rôle de Cyrano. La répétition générale a lieu le 27 décembre 1897, dans l’inquiétude générale, mais elle fait un triomphe. Le succès est confirmé lors de la première du lendemain. La critique se déchaîne soit pour l’encenser (Sarcey, Faguet...), soit pour l’éreinter (Ferdinand Hérold, Doumic, Léon Daudet, André Gide...). Mais le public est au rendez-vous. La pièce est jouée quatre cents fois de décembre 1897 à mars 1899 et atteint la millième en 1913. Elle est reprise à la Comédie-Française en 1938 et reste depuis une grande pièce du théâtre français.

Cyrano de Bergerac
Cyrano de Bergerac © Marie Clauzade

Est-ce une tragédie, est-ce une comédie ?

Tendue entre ces deux pôles, la pièce dont Cyrano est le héros est comme un trait de flamme traversant le ciel théâtral – un coup de foudre. Une grande histoire d’amour, bien sûr, entre ses protagonistes. Mais aussi, et au premier regard, entre une oeuvre et son public. Dès sa création, l’oeuvre est déjà considérée comme un sommet du genre. Elle si romantique semble être née classique du jour au lendemain.Pourquoi donc Cyrano est-il cette pièce en laquelle tous, tout de suite, ont voulu se reconnaître ? Peut-être parce que ce feu d’artifice verbal où l’alexandrin dramatique achève de se consumer est une sorte d’autoportrait assumé – et cela, jusque dans la caricature – de ce qu’il est convenu d’appeler “l’esprit français” . Pour le tracer, Rostand compose un superbe monstre, une chimère : un amant de grand style affublé d’un masque de commedia dell’arte, portant dans ses chromosomes quelques gènes de matamore, de Quasimodo, d’Alceste et de l’Homme qui rit. Et il rêve à sa mesure la biographie exemplaire et baroque d’un martyr de la vivacité, de la galanterie et de la verve “nationales”, passé magnifiquement maître au grand jeu de qui perd gagne, et d’autant plus fascinant que toutes ses qualités sont le fruit d’une sublime volonté d’art.

Cyrano de Bergerac
Cyrano de Bergerac © Marie Clauzade

Est-ce cette volonté qui a retenu l’attention de Georges Lavaudant ? Depuis toujours, l’ancien directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe est sensible aux identités qui se bâtissent en doutant d’elles-mêmes, poussées en avant par leur fêlure. Cyrano, lui aussi, s’est voulu ce qu’il est.Signant son nom à la pointe de son épée et de sa plume, Cyrano, né de l’excès, est toujours “trop” Cyrano, superlativement drôle, incomparablement brave. Toujours en représentation, et aspirant toujours à cet instant d’extase où il pourra se mettre à nu, dire ce qui lui est interdit et découvrir enfin, jetant bas le masque de la laideur, le vrai visage qu’il se rêve.C’est comme si cet homme-panache ne vivait que d’un crédit tiré sur son propre néant, et dont il paye les intérêts de beaux gestes et de bons mots, ardents, étincelants, spirituels jusqu’au dernier, lestés du poids d’une existence qui se sait si vide et fragile. Des mots d’anthologie, qui ont absolument besoin de la scène pour qu’y ressuscite le brave à travers ses morceaux de bravoure...Acteur et auteur de sa propre pièce, Cyrano est peut-être l’un des noms propres du théâtre. Pour assumer un nom pareil, il faut un interprète hors normes. Lavaudant a fait appel à Patrick Pineau, qu’il connaît et dirige pratiquement depuis ses débuts au TNP dans Féroé la nuit, qui fut de l’aventure de la troupe de l’Odéon, et qui a repris récemment, dix ans après sa création, le rôle-titre de l’une des plus belles mises en scène de Lavaudant : La Mort de Danton, de Büchner.Daniel Loayza

Cyrano de Bergerac
Cyrano de Bergerac © Marie Clauzade
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