de Toni Morrison, mise en scène dePeter Sellars , musique de Rokia Traoré.

Cette soirée est placée sous le signe d'une collaboration littéraire et musicale entre Toni Morrison et Rokia Traoré , un voyage à travers les continents, des récits partagés, d'«autres mondes » imaginés et le pouvoir illimité de la poésie de William Shakespeare dans Othello.

Dans l'Acte premier , Shakespeare fait dire à Othello devant le Sénat vénitien que Desdémone et lui se sont épris l'un de l'autre alors qu'il lui contait ses récits, des récits de sa jeunesse d'enfant - soldat, de souffrance, de privation, de salut, de métamorphose et de générosité humaine. Des récits « d’autres mondes ». Toni Morrison a voulu écrire ces récits.À la fin de l'Acte IV , Shakespeare fait chanter à Desdémone sa fameuse «chanson du saule ».Elle confie à Emilia que ce chant lui a été appris par sa nourrice, Barbarie, qui est morte en la chantant, le coeur brisé. À travers ces quelques lignes, Shakespeare nous livre une image puissante:dans l'Angleterre de Shakespeare, Barbarie signifiait «Afrique». Courageuse, amoureuse,indépendante, Desdémone a été élevée par une Africaine, au milieu de récits et de chants africains.

Desdemona
Desdemona © Ruth Walz

Shakespeare ne connaissait aucun Africain. Aujourd'hui, à l'aube du 21ème siècle, l'Afrique est trèsprésente dans le monde, et nos univers partagés ont une plus grande proximité et interpénétration, que même Shakespeare n'aurait pu imaginer dans son monde élargi – son «Globe ».«Barbarie » est l'une des puissantes et énigmatiques femmes absentes de Shakespeare. Il n'a pasécrit pour elle, peut-être parce qu'il ne pouvait pas écrire pour elle. Ce soir, nous la rencontrons,et Desdémone la rencontre à nouveau.Quatre cents ans plus tard, Toni Morrison et Rokia Traoré font écho àl'Othello de Shakespeare ,offrant quelques passages manquants et de plus vastes perspectives. Les femmes ont maintenantla liberté de dire ce qu'elles pensent et d'ouvrir leur coeur, et l'Afrique est réelle, pas seulementimaginée. Les femmes nous parlent d'outre-tombe, désormais plus vieilles, sorties de l'adolescence. Dans les traditions africaines, les morts ne sont pas tout à fait morts, ils sont très présents, et pour eux, comme le dit Toni Morrison, passé et futur se confondent. Dans un temps hors du temps, qui illumine et infuse le présent, Desdémone confronte ses démons, réconciliant le passé et, désormais libérée de la solitude, préparant l'avenir.

Desdemona
Desdemona © Ruth Walz

Interview de Peter Sellars […][Toni Morrison] avait-elle déjà écrit pour le théâtre ? Peter Sellars : Dans les années 1970, elle a écrit « quelque chose de théâtral » mais elle n’a pasretrouvé ce texte quand j’ai demandé à le lire. Elle est fascinée par le théâtre mais elle n’est pas « dans » le théâtre.

Othello était-il un personnage qui l’intéressait ? P. S. : La conversation la plus intense que j’ai eue avec elle c’était en décembre 2010, au momentoù elle écrivait le texte de Desdemona. C’est à ce moment-là qu’elle m’a dit qu’en fait elle n’a jamais vraiment aimé Othello qui a toujours été joué par un grand acteur noir solide avec une voix grave.Une sorte de caricature. Elle a été très étonnée d’ailleurs quand elle s’est rendu compte qu’ellen’aimait pas ce héros noir, tragique, qu’on regarde toujours de l’extérieur. Elle reconnaissait avoir dû, pour écrire son texte, se poser la question de ce que ce serait d’aimer cet homme, et trouver en elle de l’amour pour lui. C’est pour cela qu’elle a imaginé les derniers mots d’Othello à Desdémone dans sa pièce : « Tu ne m’as jamais aimé, ce n’était qu’un amour illusoire né de ton imagination que tu as projeté sur moi. Tu avais seulement envie d’un grand guerrier noir qui te protège ». Avec Toni Morrison il n’y a pas de personnage parfait. Chacun a quelque chose à apprendre des autres, chacun se trompe sur l’autre. Ici nous sommes très loin de la vision traditionnelle que l’on a de la pièce qui raconterait seulement une histoire de jalousie et de mouchoir.

Pourquoi vous êtes-vous adressé à une auteur de fictions plutôt qu’à un auteur dramatique pour écrire ce texte ? P. S. : Parce que je crois que le théâtre doit se confronter aux défis qui viennent de l’extérieur dumonde théâtral pour y répondre en retrouvant une force nouvelle. Il faut qu’il retrouve une forme d’insécurité. Trouver les solutions théâtrales que pose la forme romanesque m’intéresse énormément. Avec Desdemona, c’est Toni Morrison qui a dû faire ce travail à l’inverse, mais ce qu’elle a produit n’est pas non plus une forme purement théâtrale. Le spectacle n’est pas seulement une représentation théâtrale d’ailleurs, ce qui me réjouit car parfois l’adjectif théâtral accolé à une forme artistique n’est pas forcément un compliment !

La part de la musique et du chant est en effet essentielle. C’est la part africaine du spectacle. Pourquoi ? P. S. : Parce que ce spectacle est un dialogue entre deux civilisations et parce que la musique et leschansons de Rokia Traoré sont vivantes même lorsqu’elles expriment la douleur du souvenir des amours perdus ou de la vie terrible des esclaves et plus généralement des êtres dominés. Il n’y a aucune pitié de soi, aucune commisération, juste une tristesse profonde qui s’exprime avec forceet douceur hors de tout désespoir. C’est pour moi la grande leçon des artistes africains contemporains qui vivent en Afrique, qui continuent à marcher, à avancer, à créer jour après jour, au milieu des difficultés les plus grandes, humblement, fièrement mais avec une humanité qui touche profondément. C’est pourquoi je crois qu’ils sont l’avant-garde dont nous avons besoin.Interview réalisée par André Jacobsen et Jean-François Perrier

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