Jongleur, joueur, acteur, Dom Juan selon Sivadier est un « corps offert comme un espace de projection à toutes les interprétations ».

Théâtre de l'Odéon
Théâtre de l'Odéon © Théâtre de l'Odéon

Avec Tartuffe, note Jean-François Sivadier, Molière était « allé trop loin » ; avec Dom Juan, il va plus loin encore. Par ce nouveau coup de folle audace, Molière invente sa version de l’un des derniers mythes qu’ait produits la littérature de l’Occident. Dom Juan, avec Hamlet, avec Faust, compte parmi les grandes figures inaugurales de la modernité. Il y entre à grands pas, marchant ferme sur ces « deux jambes » que sont « le rire et l’effroi ». Son siècle est celui qu’a ouvert Galilée, autre héros cher au metteur en scène. Désormais, la croyance n’est plus affaire de soumission à une autorité, spirituelle ou temporelle, mais de rationalité argumentée. L’existence n’a plus à se conformer aux commandements d’aucun Commandeur : elle est faite pour être explorée, par toutes les voies. À la crédulité superstitieuse, simple réflexe conditionné, se substitue la libre réflexion du libertin. Dom Juan s’y voue avec une insolence, un appétit, une allégresse extraordinaires. Et ce « tour du monde », dans cette pièce à rebondissements, capricieuse et romanesque, « ressemble surtout à un tour sur lui-même », à l’état des lieux d’un sujet résolu à « tenter d’épuiser le monde et de s’épuiser lui-même pour se sentir vivant ». Improvisateur romanesque et sauvage, le Dom Juan de Nicolas Bouchaud, fidèle compagnon théâtral de Sivadier, saccage tout sur sa route, toutes les convenances éthiques et esthétiques. Les lois sont des liens, mais qui ne ligotent que leurs victimes consentantes. Dom Juan ne s’engage qu’au dégagement, à la variation indéfinie, au voyage sans limites et sans retour (il est significatif que la seule fois qu’il tient parole, il cause sa perte sur une poignée de main). Tant pis pour les autres.

Dom Juan
Dom Juan © Jean Louis Fernandez

Dom Juan viole, Dom Juan séduit. Il fuit, il combat. Lâche, brave, subtil, brutal voire criminel, peu lui importe. Il ne craint rien, et surtout pas la contradiction ni même le ridicule. Il lui suffit d’être soi et fidèle à soi. L’hypocrisie, qu’il découvre en fin de parcours, n’est qu’une arme de plus dans sa panoplie. Pourquoi donc devrait-il être sincère envers quiconque ? Tout devoir n’est qu’une dette, et Dom Juan ne s’en reconnaît aucune. C’est l’éternelle illusion des pères que de croire que leurs fils leur doivent le jour ; c’est la sempiternelle naïveté des créanciers qui les persuade que leurs débiteurs sont tenus de les rembourser ; c’est l’immortelle bêtise des valets que d’espérer de leurs maîtres qu’ils leur régleront leurs gages avant que le rideau ne tombe. Et que dire des pauvres épouses qui se fient aux belles promesses de leurs maris ?

Dom Juan
Dom Juan © Brigitte Enguerand

Un peu clown, car « la comédie commence toujours dans la rencontre malheureuse de la théorie et de la pratique ». Faisant de la scène « une arène » où jouer ses tours avant sa mise à mort, Dom Juan serait insaisissable s’il n’y avait la statue du Commandeur au bout de sa route. Mais il n’est même pas sûr que « le convive de pierre » maîtrise tout à fait ce diable d’homme. Car le feu de la damnation consume Dom Juan, mais n’efface pas les paroles qu’il a prononcées... Et la machine infernale qu’est le théâtre de « la bande à Sivadier » est là pour en attiser les flammes – au présent, soir après soir.

Extrait

  • Sganarelle — Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?
  • Dom Juan — Laissons cela.
  • Sganarelle — C’est-à-dire que non. Et à l’Enfer ?
  • Dom Juan — Eh.
  • Sganarelle — Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît ?
  • Dom juan — Oui, oui.

Molière : Dom Juan

Distribution

  • mise en scène Jean-François Sivadier
  • collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit
  • scénographie Daniel Jeanneteau, Jean-François Sivadier, Christian Tirole
  • lumière Philippe Berthomé
  • costumes Virginie Gervaise
  • maquillages, perruques Cécile Kretschmar
  • son Eve-Anne Joalland
  • avec Marc Arnaud, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Vincent Guédon, Lucie Valon, Marie Vialle
Dom Juan
Dom Juan © Jean Louis Fernandez