Tout ce qui nous dépasse

Le Festival d’Avignon est aux origines du mouvement de la décentralisation et du théâtre public et à ce titre l’initiateur de la politique culturelle. Et cette origine loin d’être close ne finit pas de nous appeler à de nouveaux combats, car nous sommes fidèles à des idées plus qu’à une tradition. Ces idées sont incompatibles avec le repli identitaire, avec la peur de l’autre, avec l’immobilité dogmatique, avec l’intolérance banalisée. Chaque été, dans cette ville qui tient de la Grenade arabo-andalouse, c’est le croisement des cultures et l’exigence spirituelle qui fondent à nouveau ce geste initial de démocratisation culturelle auquel nous devons ce que nous sommes....C’est pourquoi avant de parler des artistes, nous devons poser la question du public, toujours et encore. Quel public et comment, et surtout quel public pour demain ? En cela la tarification et la disponibilité des places sont décisives. Nous baissons certains tarifs, accompagnons la fidélité comme la découverte, simplifions l’accès à la billetterie. Nous répondons à la curiosité par le possible. Au-delà de l’accès aux spectacles, le public doit s’approprier ce grand atelier de la pensée sous le ciel qu’est le Festival, et s’y reconnaître.....Extrait de la présentation d'Olivier Py

Quelques spectacles

Barberio Corsetti
Barberio Corsetti © Achille Lepera

Le Prince de Hombourg - Cour d'honneur du Palais des Papes Qui est vraiment Frédéric Arthur de Hombourg ? Un prince béni des dieux ?Un homme aimé par sa belle cousine ? Un personnage qui peine à sortir de ses rêves ? Un héros accidentel ? Le Prince de Hombourg est une pièce volontairement politique, un message adressé par Heinrich von Kleist à la famille des Hohenzollern pour les encourager à déclarer la guerre à Napoléon Ier et libérer les territoires allemands. Mais aujourd’hui, pour Giorgio Barberio Corsetti, l’aspect historique disparaît derrière d’autres enjeux. Les questionnements font de cette pièce une énigme permanente.Et le metteur en scène italien nous la fait déchiffrer, scène par scène, vers par vers ; il fait entendre son étrange mélange de démesure et de précision, de rêverie et de réalité. Réalité de la mort qui rôde et mène le jeu dans les batailles. Réalité de la mort par sens du devoir et application de la loi… Kleist nous parle de la désobéissance d’un prince et de sa condamnation, de la rêverie d’un prince et de son monde parallèle.Giorgio Barberio Corsetti nous dévoile une pièce qui triomphe grâce à son inconscient où « le rythme de la langue importe autant que le sens ». Le Prince de Hombourg est une tragédie faite de fulgurances, de fragmentations, de clairs-obscurs… Un spectacle pour la Cour.

Orlando ou l'impatience
Orlando ou l'impatience © Christophe Raynaud de Lage

Orlando ou l'impatience - La Fabrica C’est par une comédie qu’Olivier Py inaugure, en tant qu’auteur et metteur en scène, sa nomination à la direction du Festival d’Avignon. Une comédie pour dire, entre optimisme et pessimisme, entre espoir et inquiétude, le présent du monde et la force insondable du théâtre. Une comédie pour dire aussi qu’à ce monde nouveau et obscur doit correspondre une nouvelle éthique. Le jeune héros d’Olivier Py, l’Orlando impatient, part à la recherche de son père inconnu. Il est conduit par sa mère actrice sur une série de fausses pistes, qui sont autant d’étapes vers une vérité attendue. Orlando ou l’Impatience peut être considérée comme une pièce manifeste qui nous entraîne dans un voyage traversé de questionnements contemporainsqui sont ceux, à des degrés divers, de toute l’oeuvre poétique d’Olivier Py : « le » politique, l’Art, le sexe, la foi, la philosophie… Les thèmes se croisent sous la plume du poète et l’oeil du metteur en scène, toujours entre ciel et terre, ne négligeant ni l’un ni l’autre, mais en les mettant en relation sur le plateau du théâtre, lieu exemplaire et incontournable de confrontation et d’engagement. Face à chaque père potentiel, Orlando découvre une forme possible de théâtre. La tragédie politique, la comédie érotique, l’épopée historique, la farce philosophique… Tout ce qui habite le théâtre d’Olivier Py est ici, présent, dans une comédie, où le rire moqueur côtoie l’ironie mordante d’un artiste toujours sincère et désespérément joyeux.

Antonio Araujo
Antonio Araujo © Flavio Morbach Portella

Dire ce qu’on ne pense pas dans des langues qu’on ne parle pas - Hôtel des monnaies C’est à partir d’un texte dramatique écrit par l’auteur brésilien Bernardo Carvalho à la demande d’Antônio Araújo, que le Teatro da Vertigem creuse la question de la crise économique,répondant ainsi à l’invitation de réaliser une création dans le cadre du projet européen Villes en Scène/Cities on Stage. Inscrite dans la réalité de l’Europe d’aujourd’hui, la mise en scène de ce roman théâtral raconte le retour sur notre continent d’un vieil homme. Cet homme qui y a vécu comme exilé politique dans les années 1970, au moment de la terrible dictature militaire brésilienne, revient avec sa fille, économiste. Elle souhaite le guérir d’une aphasie totale et l’accompagne de rencontres en rendez-vous : fonctionnaires de l’immigration, ancien syndicaliste ami, médecin, économistes, hommes d’affaires… qui dessineront autant de portraits que de fissures de cette nouvelle Europe qu’il ne reconnaît plus.En proposant de jouer cette pièce dans les lieux du pouvoir monétaire, réel ou symbolique, Bourse de Bruxelles et Hôtel des Monnaies à Avignon, Antônio Araújo déplace le lieu de représentation et nous entraîne physiquement à repenser notre rapport à ces centres économiques. En dehors de tout discours dogmatique mais à hauteur de femmes et d’hommes qui se croisent, se parlent, rêvent, angoissent, Dire ce qu’on ne pense pas dans des langues qu’on ne parle pas pourrait être « une longue nuit de discussions, en pleine crise, quand personne ne savait plus quoi faire, ni qui représentait qui ou quoi. »

Mahabharata - Nalacharitam - Satishi Miyagi à la Carrière de Boulbon

Les splendeurs du théâtre japonais au service d’un texte mythique venu du plus loin de la culture indienne, un texte fondateur pour une civilisation, que Satoshi Miyagi veut faire sien sans trahir la beauté de la légende historique. Le metteur en scène confie à vingt-cinq acteurs-danseurs et musiciens le soin de relater un des épisodes de cette épopée : l’histoire d’amour contrariée du roi Nala et de la belle princesse Damayanti, son épouse, avec toutes les épreuves initiatiques qu’ils devront traverser, leur rencontre avec les monstres des forêts mais aussi les bons génies qui vont les aider à se retrouver. En une suite de tableaux vivants ponctués par la narration d’un récitant, ce sont les corps des acteurs, vêtus de somptueux kimonos en papier, référence à l’époque Heian (IXe-XIIe siècles), qui sont mis en scène avec une précision de gestes et de regards qui émerveille. Ces corps racontent les batailles, les intrigues, l’errance, le désir, l’amour, la peur, les histoires des hommes perturbées par les dieux. Habitées par la force du poème, ces figures vivantes transmettent, parfois avec beaucoup d’humour et de distance, l’émotion d’une fresque qui nous semble toujours aussi merveilleuse et riche d’enseignement. Dans la carrière de Boulbon, où Peter Brook avait mis en scène pour la première fois ce poème en 1985, Satoshi Miyagi, entre tradition et modernité, fait entendre l’universalité d’une oeuvre encore et toujours envoûtante.

Othello, variation pour trois acteurs - Spectacle itinérant Quand William Shakespeare écrit Othello, c’est en s’inspirant d’un conte du XVIe siècle inclus dans l’Hecatommithi de Giraldi Cinthio. En traduisant et en adaptant la pièce shakespearienne, Olivier Saccomano et Nathalie Garraud poursuivent ce travail d’emprunt et de renouvellement. Ils écrivent un Othello contemporain qui magnifie une fois encore la force d’une histoire si énigmatique qu’elle permet de multiples interprétations. La « variation pour trois acteurs » concentre donc l’action sur trois personnages : Othello, l’étranger qui appartient à Venise, au même titre qu’un navire ou qu’une cargaison, Iago, rhéteur incomparable, conseiller de ses amis et séducteur de ses ennemis, et enfin Desdémone qui subit la haine de tous ceux qui lui reprochent sa désobéissance et son refus. Mais, en mettant au coeur de la pièce la réalité du « système » vénitien plutôt que la psychologie d’un Othello jaloux ou d’un Iago diabolique, l’auteur privilégie l’analyse des rouages économico-politiques qui ont permis à la Sérénissime République de devenir la première puissance capitaliste de la Méditerranée. La figure de l’étranger, étranger à Venise, mais surtout étranger de partout, prend une autre dimension dans ce travail voulu comme une forme théâtrale itinérante. Au plus près des spectateurs, dans une petite arène, les trois acteurs jouent tous les rôles, exposent les enjeux et questionnent notre aujourd’hui grâce à la parole de ces héros mythiques et immortels.

Othello, variation pour trois acteurs
Othello, variation pour trois acteurs © Guillaume Tesson

Corps de mots - Têtes raides avec Jeanne Moreau - Cour d'honneur du Palais des Papes La poésie, celle de Christian Olivier comme celle de grands auteurs, a toujours été un élément central dans l’histoire des Têtes Raides, dont de nombreux albums comportent la mise en musique d’un poète « invité ». En 2010, lors de la célébration du centenaire de Jean Genet à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Christian Olivier présente une lecture musicale dédiée à l’auteur. C’est alors que naît l’idée de réaliser un spectacle

Corps des mots
Corps des mots © radio-france

entièrement consacré aux poètes qui depuis longtemps le nourrissent, Corps de mots. Pour Christian Olivier, les mots sont de la matière. Par un double mouvement, ils emplissent les corps et ne prennent vraiment vie qu’en passant par la chair. Si dans ce concert le livre est là, au centre, visible et respectable, la musique des Têtes Raides modifie le rapport à ces textes denses : le sens surgit des sens. À une forme d’hommage s’ajoute une volonté de faire découvrir ou réentendre des textes parfois peu lus. Se faisant « courroies de transmissions », les membres des Têtes Raides offrent à Marina Tsvetaieva, Antonin Artaud ou Philippe Soupault un autre support que la page : des cordes et des cuivres, une énergie acoustique, pour les faire résonner, re-sonner, ou sonner autrement. Réunies par leur commune recherche de beauté, les phrases de Desnos, Dagerman, Rimbaud, Dubillard, Lautréamont ou Apollinaire, s’adoucissent au son du violoncelle ou prennent un air enjoué grâce à une clarinette. Pour preuve, Ginette, chanson phare du groupe, ne résiste pas à s’immiscer dans cette fête.Affiche © Alexandre Singh, image extraite de la série "Assembly Instructions, The Pledge (Simon Fujiwara)", 2012 / création graphique © Studio Allez

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