Les critiques du "Masque & la Plume" sont au festival d'Avignon depuis deux semaines, ils ont vu de nombreux spectacles… Quelle est leur impression à propos de cette 72e édition ?

La pièce "Thyeste" de Sénèque mis en scène par Thomas Jolly est présentée à Avignon cette année
La pièce "Thyeste" de Sénèque mis en scène par Thomas Jolly est présentée à Avignon cette année © AFP / Boris Horvat

Dans son éditorial, Olivier Py défend la portée politique du théâtre - et du festival qu'il dirige depuis 2014 : "l’art ne peut servir seulement de consolation au tout libéral, ni de supplément d’âme à des défiscalisations, ni d’arrangement élégant et luxueux avec notre impuissance [...] Nous avons l’espoir d’un changement de genre politique qui n’assigne plus notre devenir [...] aux dieux obscurs de la finance."

Mais le festival d'Avignon est-il aussi politique que le souhaite son directeur ? Les critiques du Masque & la Plume sont à Avignon depuis deux semaines, réagissaient à l'antenne… et s'interrogeaient sur leur responsabilité quant au désintérêt croissant du public pour le théâtre. Extraits des échanges.

Y-a-t'il eu (ou non) polémique politique à Avignon cette année ?

Fabienne Pascaud (critique à Télérama) : "Olivier Py essaie de mettre sur le devant de la scène à Avignon les problèmes de société en France aujourd'hui : la violence, la barbarie, qui continuent d'autant plus fort, le problème du genre. C'est formidable de vouloir renouer avec ce côté forum, tribune d'Avignon : un endroit où on pense, où on veut réfléchir à l'état du monde. Je pense qu'en ce domaine, il a fait beaucoup de choses.

[Mais] je trouve  curieux que le débat, les polémiques ne prennent pas, comme si tout le monde finalement avait accepté un petit peu. On est content que ces problèmes jaillissent mais pour moi il n'y a pas vraiment de polémique. Tout le monde est d'accord avec tout ce qui se dit. Les metteurs en scène eux-même, de Thyeste à Milo Rau, terminent en disant qu'ils sont pour la transcendance, pour l'indulgence, pour la compassion. Donc finalement :

la lutte, c'est terminé, on accepte tout ce mal omniprésent et on se dit qu'il faut être indulgent les uns avec les autres. 

Jacques Nerson (critique à L'Obs) : "Cet éditorial [d'Oliver Py] est assez neutre. Tout ce qu'on peut en relever, c'est que l'argent c'est mal et que les gens qui veulent gagner de l'argent sont méchants. Ça ne me déplaît pas en soit, mais il n'y a pas de quoi polémiquer !…"

Il n'y a pas une pensée qui soit vraiment forte et à laquelle on ait envie de s'opposer - il n'y a pas de pensée !

Armelle Héliot (critique au Figaro) : "Il est vrai qu'on n'a pas vu ni entendu se lever de grandes batailles ou naître de grandes diatribes. C'est peut être l'époque qui veut ça, peut-être la cohérence des propositions…"

Vincent Josse (de France Inter) : "Je ne comprends pas bien, Fabienne, il faut que tout fasse polémique ?"

Fabienne Pascaud : "La polémique, pas au mauvais sens du terme - au sens de l'engagement du public et du nôtre… C'est peut-être de notre faute si on ne sait pas rebondir - mais tous ces spectacles posent des questions. Nous les spectateurs, on accepte tout. "

Armelle Héliot : "On consomme"

Fabienne Pascaud : "Mais c'est aussi bien un examen de conscience qu'une culpabilité personnelle…"

Vincent Josse : "Ce n'est pas vrai ! Tu ressors de Thyeste en te posant des questions, en ayant vu 2h ou 2h30 de violence extrême ! Tu ressors de Gosselin en étant à la porte ou en étant séduit… Aucun spectacle ne me laisse indifférent".

Gilles Costaz (critique à Politis) : "Comment ne pas penser que le festival est politique quand vous avez une pièce qui parle de la façon dont le sexe est réprimé dans le monde arabe, comment sont les écolières en Iran... ? C'est exactement ça la politique ! C'est vrai que la polémique ne semble pas encore être sortie, mais je crois que le festival a une vertu de catharsis, les gens sont meilleurs. Tout à l'heure, une spectatrice m'a montré un spectacle dans le Off : ils donnent une pièce qui s'appelle L'Ablation, d'après le roman de Tahar Ben Jelloun. C'est l'histoire d'une homme auquel on enlève son sexe, et apparemment c'est insupportable et toutes les affiches de cette pièce sont taguées. Donc la polémique est quand même toujours là - et les combats qu'on espère gagnés ne sont jamais totalement gagnés"

Jacques Nerson : 

En réalité, il faut dire aussi que le théâtre intéresse de moins en moins la société dans son ensemble

Gilles Costaz : "La preuve que non : les gens se battent pour une affiche !"

Jacques Nerson : 

Il faut voir la vérité en face ! Le pouvoir se fiche bien de ce qu'il se passe à Avignon pendant trois semaines - mais complètement ! Et nos journaux y accordent de moins en moins d'importance aussi, vous le savez bien...

Fabienne Pascaud : "C'est de notre faute, on n'est pas assez incisifs. Il faut prouver que le théâtre est intéressant pour tout le monde et que c'est un véritable enjeu de société"

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Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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