Mise en scène Stuart Seide

Présentation

Fractures (Strangers, Babies) se déploie dans un contexte intime et familial autour du personnage central de May. Peu à peu, au cours de ses dialogues avec cinq hommes (son mari, son père, un homme rencontré sur internet, son frère et un assistant social) le puzzle de son histoire se reconstitue. La personnalité de May apparaît alors, révélant des failles de plus en plus sensibles, laissant appercevoir en silence un événement sans doute traumatique, mais qui reste inexpliqué. Menace et humour sont savamment distillés par l’écriture subtile de Linda McLean.

Zones d’ombre et fantômes du passé

J’ai besoin de quitter régulièrement le théâtre épique – distribution « conséquente », pensée « universelle », réflexion profonde « sur l’Homme et l’Histoire » – pour m’aventurer dans le théâtre de l’être et de l’intime, le théâtre qui scrute la face cachée des hommes et des femmes qui pourraient nous ressembler. Dans Fractures, Linda McLean nous rappelle que notre passé est avec nous à tout moment. Il nous accompagne avec ses fantômes et ses zones d’ombre, et influe, en bien ou en mal, sur nos paroles et nos gestes. Mettre en scène cette œuvre consiste essentiellement à explorer des relations humaines et examiner les effets du passé sans savoir tout des causes. A travers les phrases inachevées et les actions maladroites de May, la protagoniste, nous voyons – ou plutôt nous ressentons – d’où elle vient et ce qu’elle a dû traverser. Nous nous attardons sur une jeune femme qui cherche à s’extirper des eaux troubles de son passé et s’efforce de construire son avenir, un avenir qui trouvera son incarnation dans l’ultime tableau. Stuart Seide.

Fracture de Linda McLean
Fracture de Linda McLean © F. Iovino

Une parole brisée, entretien avec Stuart Seide

Yannic Mancel : Comment avez-vous rencontré cette œuvre et son auteur écossaise, dont ce sera la première création en France ? Stuart Seide : Voilà un exemple précis d’interactivité heureuse entre le théâtre et son école ! Avec la 3ème promotion nous avons tissé des liens privilégiés avec Théâtre Ouvert, le Centre Dramatique National de Création que Micheline et Lucien Attoun dirigent à Paris.Parmi les huit textes soumis aux élèves pour un travail préalable de comité de lecture, il y avait C’est ma maison de Frédéric Vossier que nous avons présenté au public à Théâtre Ouvert, à la Maison Folie Beaulieu de Lomme et au Théâtre de l’Aquarium, mais il y avait aussi Fractures de Linda McLean, moins adapté à un travail pédagogique à quinze acteurs, mais pour lequel j’ai tout de suite éprouvé un vif intérêt.Après les écritures épiques et chorales de Mary Stuart et d’Au Bois lacté, je savais que j’avais envie de me plonger dans quelque chose de plus intime et je pensais comme souvent à Pinter. Dès la première lecture de Fractures, j’ai su que ce serait ça.Yannic Mancel : Qu’est-ce qui vous a séduit dans la pièce ? Stuart Seide : La forme et le fond. De quoi ça parle et comment ça parle. Cinq stations dans l’existence d’une femme. Cinq tableaux d’une durée à peu près égale. Cinq rencontres : avec son mari, avec son père mourant, avec un correspondant rencontré sur le net, avec son frère, et enfin avec un assistant social. Tout cela sur une certaine période de temps qui reste floue et dans une écriture très ciselée, très engagée qui pourtant capte notre difficulté à nous exprimer, notre difficulté à discourir : la parole est sans cesse brisée, interrompue, segmentée, puis reprise plus loin, avec des idées dont l’argumentation avorte pour ne s’achever que quelques pages plus loin. [...]Comment porter le poids du passé ? Comment s’en libérer ? Certains êtres sont-ils, comme dans la tragédie grecque, frappés par la malédiction ? Peut-on combattre son destin ? Peut-on changer sa vie, ou faut-il à un certain moment accepter que les jeux sont faits et se résigner le mieux possible ? C’est une œuvre qui fonctionne comme un polar, mais un faux polar puisqu’on n’en connaîtra jamais la solution et qu’à la fin le mystère est encore plus épais qu’au début.

Fracture de Linda McLean
Fracture de Linda McLean © F. Iovino
**Yannic Mancel : Vous avez rencontré l’auteur. Quelles furent ou quelles sont vos impressions ?** **Stuart Seide** : Ce fut un grand bonheur. Cette Ecossaise d’une petite quarantaine d’années a été enseignante, institutrice puis professeur d’anglais, notamment à l’étranger et a toujours beaucoup écrit. J’ai perçu dans cet entretien beaucoup de cordialité, de jovialité, voire de bonhomie. Cela m’a fait penser à Hitchcock dans la présentation de ses films, dont le visage de bébé joufflu et l’oeil pétillant annoncent les pires horreurs et atrocités. Mais quand elle commence à aborder la question des êtres humains, leurs rapports, leurs frictions, elle touche tout de suite à la profondeur. Elle sait pourquoi elle écrit. Elle connaît ses personnages dans leurs moindres détails, mais n’éprouve pas le besoin de les révéler au lecteur ou au spectateur, au contraire. Elle s’efforce que les 9/10 de l’iceberg demeurent immergés et que le spectateur puisse se contenter de l’écume qui dépasse et bouillonne en surface. Là résident l’exigence et l’acuité de son écriture. Et malgré cela, elle ne tient pas à ce que l’acteur ou le metteur en scène reproduise à l’identique et au détail près ce qu’elle a imaginé avec précision. Elle est prête à se laisser surprendre… **Yannic Mancel : Cinq tableaux, cinq duos, une femme, cinq partenaires masculins : comment avez-vous réuni votre distribution ?** **Stuart Seide** : Très lentement. Quatre acteurs ont déjà été engagés plusieurs fois dans mes mises en scène. Les deux autres seront engagés pour la première fois, mais je les connais pour avoir déjà travaillé avec eux dans un contexte pédagogique.La pièce a fait l’objet d’une lecture publique à Théâtre Ouvert : le rôle de May y était tenu par Sophie-Aude Picon qui avait été mon élève au Conservatoire et que j’avais revue à deux reprises dans les mises en scène d’Irène Bonnaud programmées au Théâtre du Nord – La Charrue et les étoiles et Soleil Couchant. Lors d’une séance de travail avec elle, j’ai retrouvé le même talent, le même engagement qu’à l’époque du Conservatoire, nourri, épaissi d’un poids de vie qui fait d’elle une May très crédible. Il y avait par ailleurs très longtemps que je n’avais pas retrouvé sur un plateau mon ami acteur et alter-ego Alain Rimoux*. Il jouera donc le rôle du père. Jonathan Heckel, de la 1ère promotion de l’EpsAd, plusieurs fois retrouvé depuis Dommage qu’elle soit une putain jusqu’à tout récemment Au Bois lacté, a donné la réplique à Sophie-Aude au cours de notre séance de travail et s’est montré très convaincant dans le rôle du frère : quelque chose est passé entre eux, et ils sont par ailleurs très plausibles tous les deux comme enfants d’Alain Rimoux – la famille biologique était composée… Le choix du mari était très délicat : le couple fonctionne encore et pourtant, deux tableaux plus loin, il y aura cette escapade dans une chambre d’hôtel avec un inconnu. Mais quand l’auteur m’a révélé comment elle imaginait le background du mari, ce qu’il savait et ne savait pas de May, le choix s’est éclairé pour moi. J’ai donc souhaité réengager Eric Castex que vous avez pu voir déjà dans La Tragédie de Macbeth, dans Mary Stuart et plus récemment dans Au Bois lacté. Cet homme grand et doux, sensible et intelligent, puissant et fragile est celui qu’il fallait au rôle.Pour l’inconnu de la chambre d’hôtel, il me fallait un acteur fortement sexué, traversé par des forces contradictoires, pouvant exprimer dans son animalité la dialectique mâle-femelle, capable aussi d’être tantôt dominant tantôt dominé. Je l’ai trouvé dans la promotion sortante de l’EpsAd : c’est Maxime Guyon qui jouait Wang, le porteur d’eau, dans La bonne Âme du Se-Tchouan.Et enfin, pour le dernier tableau, je devais trouver un assistant social qui interviewe May pour savoir où elle en est dans sa vie et qu’il ne faudrait pas réduire à un personnage de Kafka ni à un enquêteur de la CIA ou du KGB. Derrière la nécessaire objectivité de sa tâche, on voit très vite poindre une humanité qui se projette et s’identifie, se pose des questions à la fois pratiques et existentielles sur son propre couple et sa jeune paternité, ce qui lui donne en quatre répliques une épaisseur de vie très émouvante. Ce sera Bernard Ferreira, un acteur presque muet dans Antoine et Cléopâtre et encore dans Mary Stuart, qui s’est révélé dans la prolixité de la « première voix » dans Au Bois lacté.* voir l’article « Complicité » in Alternatives théâtrales n°88, 1er trimestre 2006.
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