un spectacle de Bartabas chorégraphié et interprété avec Andrés Marín musiqueMotets pour voix seule de Tomás Luis de Victoria chant (contre-ténor) Christophe Baska Bartabas investit pour la première fois le plateau du Rond-Point qui deviendra le lieu, dit-il, d’un « réel sans limite, un réel d’humanité animale et divine  ». Bartabas choisit de partager cette nouvelle aventure avec Andrés Marin, l’un des plus talentueux artistes du flamenco contemporain. Chorégraphe, danseur, créateur des pièces Más allá del tiempo, Asímetrias ou El cielo de tu boca, Andrés Marin fonde sa propre compagnie en 2002, et voyage depuis à travers le monde. Ensemble, ils choisissent les effluves mystiques des œuvres liturgiques de Tomás Luis de Victoria pour ouvrir des voies nouvelles dans leurs disciplines respectives « à la recherche, dit Bartabas, d’une musique silencieuse  ». Pierre Notte

Entretien avec Bartabas

Bartabas conjugue art équestre, musique, théâtre et danse. Avec ses chevaux, il investit le plateau du Rond-Point, accompagné par Andrés Marín, l’un des plus talentueux artistes de flamenco contemporain.

Golgota de Bartabas
Golgota de Bartabas © Nabil BOUTROS / WikiSpectacle

Bartabas, depuis une dizaine d’années, en marge de votre troupe Zingaro du Fort d’Aubervilliers, vous proposez des spectacles singuliers, plus personnels. Ce sont des créations qui délaissent la piste ronde des chapiteaux pour investir la scène des théâtres. Il y a eu Entr’aperçu au Théâtre du Châtelet, qui jouait des ombres chinoises. Puis Le Centaure et l’Animal avec le danseur de butô Kô Murobushi.Et aujourd’hui Golgota, qui fait du flamenco une danse presque aussi silencieuse et risquée que l’art équestre. Votre parcours suit une voie poétique de plus en plus affirmée. D’abord en imposant de vrais chevaux dans l’enceinte d’un théâtre qui n’est guère prévu pour cela. Ensuite en faisant place à la poésie jusqu’à se mettre à nu dans des confrontations chaque fois plus inattendues. Comme toujours c’est l’envie de ne pas céder à la routine, l’envie aussi d’aller vivre ailleurs d’autres aventures. Je suis arrivé à un âge où j’aime confronter non seulement mon vécu mais mon acquis artistique aux expériences d’autres artistes. Au départ il y a toujours une sorte de défi : comment peut-on se frotter avec un danseur, avec un musicien, voire avec un auteur, un poète même ? Ce qui m’intéresse c’est d’explorer des territoires nouveaux et m’obliger pour cela, ne serait qu’en tant qu’interprète, à prendre plus de risques.L’origine de Golgota est à chercher dans ce mouvement, mais si je veux m’interroger davantage je sais que ça remonte à loin : j’ai toujours été passionné de cante rondo et de flamenco puisque Zingaro veut dire tzigane en espagnol et que tout cela est né dans les villages andalous. L’Espagne a été ma première passion et ma rencontre avec ce pays, cette culture, a été fondamentale dans l’existence même de ma compagnie. Mais je m’étais toujours interdit de toucher au flamenco avec Zingaro parce que je trouvais que ça relevait d’un trop plein d’évidence.Autrement dit on était trop dans le cliché : le cavalier avec son sombrero, son cheval et la danseuse avec ses castagnettes… jusqu’à ce qu’émerge, il y a à peu près une dizaine année, une nouvelle génération de danseurs de flamenco dont fait partie Andrés Marín. Pour moi, il est peut-être le plus intéressant de tous, avec aussi quelqu’un comme Israël Galvan. Car ce sont des danseurs qui ont comme nettoyé le flamenco de son imagerie, de ses clichés, de sa naïveté, alors qu’ils sont du sérail, étant tous fils de danseurs et fils de chanteurs. Ce ne sont pas des gens qui arrivent de l’extérieur mais qui viennent de l’intérieur de la tradition et qui l’ont débarrassée de ses artifices. Voilà qui tout d’un coup m’intéresse : quelqu’un avec qui je peux faire ressortir ce que je recherche dans le flamenco comme dans l’art équestre. À savoir une approche fondée sur le corps, sur l’écoute, sur le rythme, sur le tride même.... Le corps de l’homme apparaît de plus en plus présent. Avec Golgota, le cavalier et le danseur jouent des percussions à même la peau : ce ne sont pas des palmas mais la paume de vos mains qui vous flagelle le dos.

Golgota de Bartabas
Golgota de Bartabas © Nabil BOUTROS / WikiSpectacle

Oui, ce qui nous lie, c’est le côté très physique de nos disciplines et un rapport au corps à la fois tenu et naturel : un danseur qui n’a pas peur de montrer ses côtes, qui n’a pas peur de montrer son ventre, qui n’a pas peur de montrer sa sueur. D’une certaine manière cela le rapproche aussi des chevaux : c’est du corps à l’état brut, du corps qui peut atteindre la grâce mais sans maniérisme. C’est pour cela que tout a immédiatement fonctionné entre Andrés et moi. Le rapport au cheval n’étant ni culturel ni symbolique, il n’est pas là en tant que représentant de la culture espagnole. Il est un animal pris dans son expression physique et dans son propre rapport au rythme. Notamment en ce qui concerne la respiration, que j’avais déjà travaillée avec Ko Murobushi dans Le Centaure et l’Animal. Parce qu’évidemment pour un spectacle comme Golgota, il faut des chevaux qui ont un énorme acquis, pas du genre rencontrés la veille au coin de la rue ! Engager un cheval sur une scène n’est évidemment pas une chose naturelle, parce que l’espace, même si la scène est immense, sera toujours trop petit pour un tel animal qui a besoin de beaucoup de place pour se mouvoir. Aussi, pour qu’il puisse s’exprimer sur une scène le plus naturellement possible, en étant à l’aise, en étant précis, sans contrainte ni contraction, il faut un long travail de préparation. En particulier celui que j’ai développé sur la respiration et la décomposition du geste pour vraiment évoluer dans la décontraction absolue, dans l’énergie par la décontraction. Et c’est seulement à partir de là que désormais je peux démultiplier peu à peu l’énergie.Avec Golgota, le flamenco et l’art équestre ne sont plus extériorisés, le rythme est intérieur et c’est là que le souffle est si fondamental. C’est là aussi que la musique de Tomás de Victoria a sa part. Il est le troisième larron de ce spectacle. L’idée d’aller chercher des chants grégoriens, sacrés, vient surtout pour moi du fait que ces musiques-là sont des musiques du silence. J’ose même dire qu’elles ne m’intéressent que par le silence qu’elles génèrent, par la qualité de silence qui va suivre chaque motet. Dit ainsi cela peut sembler un peu rude pour les musiciens, mais il ne faut pas oublier que ce qu’ils interprètent a pour fonction de mettre dans un certain état de perception, qui favorise la relation à l’au-delà, à la communion. C’est pourquoi ce silence-là, dans l’immédiate résonnance de la musique, crée des moments de suspens, et pour moi ces instants fugaces entre deux tableaux définis sont essentiels.

Golgota de Bartabas
Golgota de Bartabas © Nabil BOUTROS / WikiSpectacle

Cela veut dire que c’est d’abord la musique, ou le tempo andalou à détourner, qui vous a inspiré en premier, avant même le thème religieux et pictural du calvaire ? Pour moi c’est un tout. Quand on est dans une démarche juste, soudain tout se rejoint, jusqu’à rassembler des voies complètement différentes. Le premier élément de ce spectacle est en effet l’oeuvre de Tomás Luis de Victoria que j’avais découverte il y a une dizaine d’années. Evidemment je connaissais déjà les chants grégoriens mais ce disque-là m’a tout de suite obsédé. C’est seulement une fois Golgota enclenché que l’évidence m’est apparue : il s’agit de motets pour voix seule. Les chants grégoriens sont généralement polyphoniques, et le fait d’avoir ici cette réduction pour voix seule, qui plus est de contre ténor associé au luth, transposait étrangement dans mon esprit le chant et la guitare du flamenco. Inconsciemment, avec une voix unique et un instrument, cela compose un espace intime qui n’est pas celui d’une polyphonie, celle-ci ouvrant un espace qui s’évade et voyage.Tomás Luis de Victoria est l’un des premiers compositeurs a avoir fait entrer des instruments dans la musique sacrée et les églises : ici il y a un cornet, un luth, et cette simplicité, ce dépouillement, est la première chose qui s’est imposée. Je fais toujours confiance à ce genre d’intuitions.Ensuite cela a été la rencontre avec Andrés Marín. Comme moi, il est arrivé à un moment de sa carrière où il cherche ailleurs, avec l’envie de se dépasser, de remettre beaucoup de ses acquis en jeu....Enfin et surtout, il y a mes chevaux, que je n’hésite pas à appeler « mes moitiés » . Pour Golgota j’en ai choisis trois qui étaient dans Le Centaure et l’Animal, Soutine, Le Tintoret et Horizonte. Ceux-là étaient déjà lancés dans un processus très ancien. J’ai ajouté un quatrième cheval, Zurbarán, que j’avais déjà depuis longtemps, prêté à l’Académie du spectacle de Versailles, et que j’ai récupéré pour me lancer dans ce mano a mano.Ce spectacle, Golgota, est très pictural ... Oui, comme tout mon travail qui est un travail d’images, de visions. Je ne raconte jamais d’histoire dans mes spectacles, ce sont des visions et chaque spectateur est libre de se raconter ses propres histoires. Ici elles s’extraient d’un univers très codifié. Au départ, j’étais parti du thème de la résurrection et de la crucifixion, ce qui peut paraître assez éloigné du monde des chevaux mais pas tant que cela quand on y réfléchit. Travailler avec un Sévillan m’a forcément rapproché de la théâtralité de la religion judéo-chrétienne… mais cela s’arrête-là, puisque la religion met l’homme au-dessus de tout et de tout ce qui l’entoure, l’animal autant que la nature, n’étant là que pour le servir. Or je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette façon primaire de considérer l’animal, pour moi l’homme est une composante de l’univers dans lequel il vit, il n’a pas à être au-dessus.

Golgota de Bartabas
Golgota de Bartabas © Nabil BOUTROS / WikiSpectacle

Il y a aussi, comme toujours avec vous Bartabas, de l’humour. Mais un humour chaque fois maîtrisé, presque tragique : comme avec le port de ces fraises blanches et noires qui rappellent le siècle d’or autant qu’elles enserrent le cou… Dès le départ j’étais parti sur des références très simples : je voulais que le spectacle soit un peu comme une messe. Je l’ai dit aux musiciens au cours des répétitions : pensez vos déplacements exactement comme si vous étiez en train d’officier. C’est pour cela que j’ai voulu que tout reste naturel, sans décor sur un plateau nu avec juste quelques accessoires : un trône noir pour s’y asseoir, un escabeau pour atteindre la croix. Quant aux costumes : quelque chose de naturel et juste des éléments qui donnent l’indication d’une fonction ou d’une époque. Quelques détails donc, et tous les mouvements scéniques que j’ai voulus à vue, un peu comme on se déplace durant un office religieux, où l’on va chercher le calice, où l’on ouvre le livre de prières…Rien ne vient des coulisses. Je passe ainsi d’un cheval à l’autre sous le regard du public, Andrés est costumé de même. Tout est à vue et tout est mis en scène. Et pour le rapport au chant, c’est un peu la même chose, c’est-à-dire que les musiciens jouent mais pas forcément pour le public… Ils se tiennent dans l’esprit d’une communion. Sur ce canevas-là, on peut risquer le contraste ou l’humour, en user en contrepoint ou en écho.Dans la liturgie, l’élément détonant revient à ce comédien nain qui joue les bouffons autant que les enfants de choeur. Il y a en effet ce côté comique allié au symbolique puisque les nains sont d’importance dans toute l’histoire de la cour d’Espagne.Et ce titre Golgota ? D’abord il dit ces sept sacro-saintes lettres ! Ce n’est pas une faute d’orthographe, c’est Golgota en espagnol qui ne prend pas de h : j’étais assez content de le trouver. Le titre m’est apparu évident parce qu’il était en charge d’un gros potentiel à la fois d’acquis culturels et d’imaginaire.Certains tableaux semblent davantage emprunter à la foi de l’enfance qu’aux croyances catholiques. Mon lien, non pas à la religion, mais au cérémonial religieux, remonte en effet à l’enfance et m’a inconsciemment profondément marqué. Je dis souvent que le premier souvenir de théâtre qui m’a impressionné est d’avoir assisté à une messe. Je pense que les enfants, s’ils ne perçoivent pas la signification de la cérémonie, en captent la tension, le contenu, ce qui est mis en jeu.Autre chose à propos de l’enfance : l’utilisation de l’accessoire peut avoir un côté enfantin. Par exemple, peut-être que pour des spectateurs français, nous découvrir, Andrés et moi, avec ces espèces de picots en carton noir sur la tête, peut évoquer un côté Pierrot lunaire, mais on peut le lire aussi comme un chapeau de fée, alors qu’un Espagnol voit tout de suite la référence aux costumes de pénitents dont la pointe, comme celle des clochers des églises, est censée s’approcher de Dieu. J’aime ces doubles lectures et décryptages multiples.La mort vous inspire beaucoup en ce moment Bartabas. Ce n’est pas tant la mort qui m’inspire que la résurrection. Encore une fois, plus que la mort c’est la théâtralité de cette expression religieuse qui m’interpelle : depuis les processions, les flagellations et jusqu’à la crucifixion.Vous n’hésitez pas à suppléer l’absence de castagnettes en glissant des clochettes entre les mains du danseur de flamenco autant qu’aux antérieurs de votre cheval. Avec Andrés, on s’est tout de suite entendu sur cette utilisation de l’accessoire, chacun se l’appropriant à sa manière : moi une paire d’encensoirs, lui une paire de clochettes… En fait nous étions comme deux gamins qui s’amusent dans une église, avec tout ce qui traîne.Quel regard Andrés Marín, porte-t-il sur vos chevaux tandis qu’il danse pieds nus si près d’eux ? Comme tout Sévillan, Andrés a un rapport au cheval plutôt naturel, plus quotidien qu’un petit parisien ou un petit banlieusard, mais ce n’était pas cela qui m’intéressait. Finalement ce qui le fascine le plus, c’est qu’une heure avant le spectacle il me voit échauffer longuement mes quatre chevaux derrière le rideau de scène, tandis que le public s’installe. L’échauffement de mes chevaux est fondamental, au geste près, c’est même tout un cérémonial. Un tel rituel me permet de sentir leur état, m’aide à vérifier que nous sommes en phase.Comme tous les danseurs de flamenco, Andrés a l’habitude de s’échauffer assez peu avant la représentation,Depuis, par mimétisme, il s’est mis lui aussi à multiplier les mouvements d’assouplissements.Propos receuillis par Sophie Nauleau

La tournée

22 – 27 mai 2014 La Coursive, Scène nationale de La Rochelle (17)2 – 7 juin 2014 Odyssud, Blagnac (31)22 – 28 juin 2014 Les Nuits de Fourvière, Lyon (69)3 – 5 juillet 2014 Les Estivales de l’Archipel, Perpignan (66)15 – 19 juillet 2014 CNCDC, Châteauvallon (83)26 et 27 juillet 2014 Festival Vaison Danse, Vaison-la-Romaine (84)17 – 20 septembre 2014 Festival Torino Danza, Turin (Italie)26 – 28 septembre 2014 La Filature, Scène nationale de Mulhouse (68)5 – 8 novembre 2014 Le Quartz, Scène nationale de Brest (29)14 – 19 novembre 2014 Anthéa Antipolis, Théâtre d’Antibes (06)6 – 15 février 2015 Opéra National de Bordeaux (33)26 – 28 février 2015 Théâtre Municipal, Béziers (34)27 mars – 1er avril 2015 Le Phénix, Scène nationale de Valenciennes (59)

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