Cette pièce a reçu le prix du Syndicat de la Critique : Meilleur Spectacle 2014.

►►► Théâtre de l'Oeuvre

de Romain Gary (Emile Ajar)mise en scène deBérangère Bonvoisin avecJean-Quentin Châtelain Gros Câlin est le premier livre de Gary écrit sous le nom d'Ajar et ce qui est bouleversant, c'est l'énergie extraordinaire que Gary a déployée pour accomplir cette métamorphose. C'est-à-dire pour changer de style d'écriture. J'ai envie que notre spectacle ne raconte pas seulement l'histoire d'un monsieur qui cherche « quelqu'un à aimer » et qui vit avec son python, mais que ce soit l'écrivain Gary qui fasse sa mue sous nos yeux en inventant de façon assez folle, il faut bien le dire, cette façon de penser et de parler, en même temps comique et désespérée. Les premiers mots sont essentiels: "Je vais entrer ici dans le vif du sujet… " Puis, quelques lignes plus bas, l'assistant au Jardin d'Acclimatation dit au narrateur, M. Cousin, que dans son traité sur les pythons il devrait évoquer Pierre Brossolette et Jean Moulin, puisque ces deux hommes de la Résistance n'ont rien à faire dans un ouvrage zoologique...Ce début formidable nous fait entrer immédiatement dans le labyrinthe. Thierry Fortineau l'a laissé tel quel dans son adaptation et il a eu raison. En plus, Gary/Ajar appelle son narrateur Cousin… C'est un très beau mot car il a tous les sens. Ce n'est pas un frère, ce n'est pas un double, c'est peut-être personne. Un "pseudo-pseudo" comme il l'écrit lui-même...Romain Gary dit avoir été influencé par Borges, Pirandello, Kafka…

Gros-Câlin
Gros-Câlin © Dunnara Meas

Et je retrouve ces univers où on se perd dans des dédales cauchemardesques et tragi-comiques. Dans plusieurs interviews il parle de l'humour du désespoir, cite aussi W. C. Fields ... Gros-Câlin est une fable humoristique ; Romain Gary, lui, s'est suicidé. Il existe deux fins différentes à Gros Câlin, le dernier chapitre a été coupé. Dans Vie & Mort d'Émile Ajar, Gary dit qu'on peut connaître la fin initiale mais qu'il ne faut pas l'utiliser, qu' il faut laisser le roman tel quel. Dans ce dernier chapitre, comme dans son autre livre, Pseudo, il est question d'hôpital psychiatrique. Mais M. Cousin ne se suicide pas et l'acteur n'a pas à raconter la mort de l'auteur. En revanche, si cet espace et cette lumière font par moments penser aussi à un hôpital psychiatrique, pourquoi pas ? Tant mieux !L'acteur ici pour moi est un animal dans un zoo, et la cage de scène du théâtre est la cage du zoo. Puisque tout se passe dans la tête non seulement de Gary mais de M. Cousin, tout est possible. Que Cousin se mette à manger des souris vivantes, que le python soit passé par les toilettes pour entrer dans le sexe de la femme de l'appartement du dessus. Car c'est aussi un livre "pornographique" qu’Ajar s’amuse à écrire. Ajar se moque, il cite aussi bien Charles Trenet que Dostoïevski ou Queneau, il fait référence à quantité de choses disparates, qu'il fond pour les distinguer et où il glisse son humanisme et sa haine du racisme.Jean-Quentin est un acteur extraordinaire, et il n'y a rien de plus insupportable au théâtre que le terme « diriger ». Ici il y a un texte et un acteur. Ce dont l'acteur a besoin, c'est d'un œil extérieur. Il n'y aura pas que la douceur à la Sempé du personnage de M. Cousin ou son innocence ou sa détresse. Jean-Quentin amène son propre univers, les répétitions servent aux essais, aux choix, on ne sait pas tout à l'avance – heureusement ! J'ai appris que parfois Gary dictait ses textes, c'est une des pistes : plus un soliloque qu'un monologue, peut-être. Gary a écrit son roman comme s'il était lui-même le python se mouvant de façon sinueuse, se mettant en boule, s'enroulant sur lui-même, faisant des nœuds … La question première, elle, restant la même: A qui ça s'adresse ? Pour moi, le python c'est Jean-Quentin.Bérangère Bonvoisin

Lorsqu’on a besoin d’étreinte pour être comblé dans ses lacunes, autour des épaules surtout, et dans le creux des reins, et que vous prenez conscience des deux bras qui vous manquent, un python de deux mètres vingt fait merveille Romain Gary (Emile Ajar), Gros-Câlin - Paris, Mercure de France, 1974

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.