de Angela Demattémise en scène Michel Didymavec Richard Bohringer et Romane Bohringer

Entretien avec Michel Didym

Automne 1965, dans le salon de la maison calme, le père fait ses comptes, la fille étudie. Ils se parlent, s’éprouvent. Elle veut refaire le monde. Il veut la protéger. Mara et son père s’affrontent sur le terrain politique. Michel Didym dirige ce dialogue simple et engagé de deux figures indispensables l’une à l’autre, un père et sa fille, et leurs silences, secrets, non-dits, leur amour inconditionnel dans la tempête.Comment s’est faite la rencontre entre la pièce et les deux interprètes, Richard et Romane Bohringer ? C’est dans le cadre du Festival Ring de la Manufacture de Nancy, dans un partenariat de Face à face, qui diffusait des écritures contemporaines italiennes en France et des écritures françaises en Italie, que j’ai découvert ce texte d’Angela Dematté. Il émergeait, il m’a frappé par ces qualités dramaturgiques, historiques. Son actualité.J’étais bouleversé par cette pièce, émotionnellement et politiquement, et il fallait que je trouve des acteurs à la dimension de cette dramaturgie. Il m’a un jour semblé évident, pour une lecture spectacle, que Romane et Richard Bohringer pouvaient s’emparer de la pièce.Pour des raisons humaines et artistiques… On a fait un essai, ils ont été exceptionnels ! On a aussitôt décidé d’entamer une procédure de création autour de ce texte.

J’avais un beau ballon rouge
J’avais un beau ballon rouge © Éric Dydim

La pièce raconte l’affrontement entre une fille engagée, violente, et un père presque trop sage… C’est l’opposition entre un engagement forcené et un raisonnement raisonnable. Qui l’emporte ? Le destin et la mort l’emportent. Sur l’un et l’autre. Ce sont toutes les illusions politiques d’une génération qui sont exposées à travers ces deux destins. Le père, malgré toutes ses bonnes intentions, meurt d’un cancer. La fille meurt vraisemblablement exécutée par les carabiniers dans des circonstances tragiques. Elle se rend, mais les brigades rouges étaient devenues évidemment la cible première des carabiniers. Mais, des deux, qui l’emporte ? C’est difficile à dire. Historiquement, on peut penser que la fille se perd, s’égare, parce qu’elle prend la Chine comme un modèle exemplaire de progrès, d’humanité, alors que Mao Tsé-Toung programme sciemment la mort des gens par la faim… Tout cela est difficile à concevoir aujourd’hui. Mais dans les années soixante-dix, le bonheur était dans la révolution. L’empathie était importante autour de l’aile gauche du parti communiste, qui apparaissait en Europe comme un parti embourgeoisé. La prise de pouvoir, pour l’extrême gauche, ne pouvait que passer par les armes et la violence. Il fallait en passer par là. Les actions desbrigades rouges ont été de plus en plus politiques, médiatiques, et violentes, c’était des électrochocs terribles.Elle, la fille engagée, va entrer dans l’histoire en mourant exécutée, et le père, lui, perd sa fille.

J’avais un beau ballon rouge
J’avais un beau ballon rouge © Éric Dydim

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire entendre ces voix ? En quoi cette dialectique entre le père et la fille s’est-elle imposée à vous ? C’est le dialogue entre eux, leur opposition, et le drame humain qui sont intéressants. Ce qui se passe entre le père et la fille. Comment naît le sentiment de révolte. C’est la jeunesse qui s’insurge, contre les parents et les schémas établis, comment la jeunesse aspire à la liberté, comment elle veut s’émanciper. Par rapport à la misère aussi, ces drames humains qui opposent les générations, mais aussi le Nord et le Sud en Italie, cette tradition héritée de la résistance qui pousse une nouvelle génération à prendre les armes. Ce sont d’anciens résistants qui fournissent les armes aux jeunes des brigades rouges. Ceux qui ont résisté au fascisme en 1945 donnent les armes à ceux qui s’opposent au capitalisme sauvage. C’est une sorte de relève aussi. La famille dépeinte ici vit assez confortablement, catholique et classique, avec un père humaniste, impliqué dans la vie des autres.Mais elle, la fille, incarne une humanité brûlante… Elle veut obliger ces congénères à se battre, à prendre conscience, grandit et se révolte, elle dénonce les conditions que ses parents acceptent. Elle ne s’occupe plus d’elle même, ni de son couple, ni de sa santé, ni de sa famille. Elle est ailleurs, dans l’internationalisme, la soif de justice, l’idée haute d’un destin meilleur… Comment les grandes aspirations, les hautes idées du bonheur, en Chine, en Russie, ont débouché sur les pires régimes, comment les révolutions conduisent encore à Cuba, en Corée, à des empires qui n’ont plus grand chose à voir avec la démocratie.

Comment se déroule le travail avec Richard et Romane Bohringer ? Tout se passe très sereinement comme lors de toute création. Dès que l’on travaille avec des artistes qui ont des idées, des visions, il y a des discussions, du respect, du dialogue. Ils ont rejoint le projet parce qu’ils ont confiance dans notre texte, ils savent que nous avons un projet très cadré. Ils s’y intègrent, et à l’intérieur d’une partition précise, d’une direction donnée, ils trouvent leurs marques et leur liberté. C’est un travail ambitieux et réaliste. Il y a une part importante d’eux-mêmes qui va influencer ce travail et le nourrir car l’un comme l’autre engagent toute leur humanité dans cette oeuvre. Il y a beaucoup d’émotion aussi dans le fait qu’ils travaillent ensemble, le père et la fille, pour la première fois dans le cadre d’une création théâtrale.Propos recueillis par Pierre Notte

J’avais un beau ballon rouge
J’avais un beau ballon rouge © Éric Dydim
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