Interprété par le Nowy teatr de Varsovie Au Théâtre National de Chaillot, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski sera entouré de ClaudeBardouil , son fidèle collaborateur, et de Justin Vivian Bond qui a inspiré une partie du Kabaret Warszawski.Chaque venue de Krzysztof Warlikowski à Chaillot marque durablement les spectateurs qui ont la chance d’assister à la représentation de ses oeuvres. Avec ce spectacle, le metteur en scène polonais nous invite à un “Cabaret varsovien” décapant et nous alerte sur les dangers qui semblent menacer nos démocraties.

Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski © Magda Hueckel
La crise et son cortège d’inquiétudes face à la montée des populismes de tout poil suscitent des parallèles avec l’une des périodes les plus sombres de notre histoire, les années 1930.Même si nous n’en sommes pas encore là, des signes un peu partout en Europe montrent que la tentation du repli sur soi et de l’intolérance sont de plus en plus à l’ordre du jour. Depuis peu à la tête de son propre théâtre, le Nowy Teatr à Varsovie, Krzysztof Warlikowski témoigne dans cette nouvelle création d’une angoisse légitime liée à la radicalisation du nationalisme. **Télescopant les époques et les lieux, il imagine le théâtre comme un espace à part, un lieu où se réfugier contre la brutalité du monde extérieur.** Son modèle, c’est le **cabaret** , mais pas n’importe lequel. Il s’inspire en effet aussi du texte I Am a Camera de John Van Druten et de Shortbus, le film de John Cameron Mitchell. Ce faisant, il invente un cabaret composite, lieu de rencontre où l’on fait tomber les tabous, ou chacun est libre de s’exprimer et de suivre ses inclinations, mais aussi lieu d’échanges et de réflexion. Une utopie en quelque sorte, mais ancrée dans une réalité qu’elle interroge. Une île accueillante, ouverte, sensible, mais aussi fragile dont Krzysztof Warlikowski se demande si elle saura résister à la vague qui monte._Hugues Le Tanneur_ ### **Entretien avec Krzysztof Warlikowski**
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski © Magda Hueckel
**Pourquoi avez-vous imaginé ce Kabaret warszawski ?** Krzysztof Warlikowski : Par inquiétude.**Et plus exactement ?** Nous vivons un moment étrange, nous gardons notre calme et faisons semblant que tout va bien. Pourtant, il est évident que ce n’est pas vrai. À mon avis, les artistes sont là pour remuer ce qui est bien tassé.**Qu’est-ce qui ne va pas ?** On assiste en Pologne à une vague d’attitudes nationalistes que l’on présente comme du nouveau patriotisme, on cherche des justifications à l’homophobie, on torpille des projets de lois comme ceux équivalents au Pacs. Et on colle dessus l’étiquette de « démocratie » et de « liberté ». Cette liberté-là me paraît suspecte : elle est en train de devenir un assujettissement collectif. C’est comme si l’on donnait notre accord à la limitation des libertés au nom d’un « bien commun », d’une « sécurité commune », imaginaires. Je me demande où doivent se situer les gens comme moi, les artistes avec lesquels je forme le Nowy Teatr. Kabaret warszawski constitue une tentative utopique de créer un asile pour ce groupe de gens qui sont différents et dont fait aussi partie le public de mon théâtre, ce public « hors système ». Une question est lancée au cours du spectacle : « Qu’est-ce que nous faisons au juste ici ? » Justement, qu’est-ce que nous faisons ?
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski © Magda Hueckel
**Votre spectacle inaugure le nouveau lieu du Nowy Teatr à Varsovie, n’est-ce pas ?** Kabaret warszawski est le résultat de la conjonction entre deux événements : l’ouverture de notre nouveau théâtre à Varsovie et celle de la FabricA à Avignon. À Varsovie, il s’agit, avec ma nouvelle création, de donner le ton de ce que sera le Nowy Teatr. C’est un ancien et vaste garage, connu pour être l’un des rares bâtiments de Varsovie à avoir survécu à la Seconde Guerre mondiale, dans une ville qui a été presque entièrement rasée. La compagnie Nowy Teatr et moi-même souhaitons en faire une sorte d’ambassade, avec un statut d’extraterritorialité culturelle. Un endroit où l’on parle, pense et où l’on produit des oeuvres différemment.Ce Kabaret warszawski est donc un lieu de liberté et d’invention. Il y a peu, j’ai pris l’avion pour un voyage entre Madrid et Bruxelles. Je me suis retrouvé au milieu d’un groupe de personnes composé de cent cinquante cadres européens, qui ont passé une heure et demi à réaliser des opérations sur leur ordinateur pour faire fructifier leurs biens. Je me suis senti complètement étranger à leur monde : j’avais le sentiment de venir de Mars. C’est donc sur cette Europe, qui semble avant tout penser en termes de profit et de rentabilité, que nous nous interrogeons. Mais aussi sur la montée des doctrines et des actes fascistes en Grèce, en Norvège, en Hollande, en Russie, en Pologne et ailleurs, sur la défense nécessaire et légitime de la liberté personnelle, comme un rempart contre cette fascisation. La Pologne vit une situation complexe puisque le pays se compose à la fois d’une minorité influencée par les mouvements de pensées libertaires venus de l’Ouest et d’une majorité encore très dépendante des vieux modes de pensée issus du catholicisme ou du socialisme. Au Nowy Teatr, nous avons l’ambition de créer un espace de libre expression ; Kabaret warszawski est la première étape de notre parcours.
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski © Magda Hueckel
**Cet ensemble d’artistes qui vous entoure, est-ce une famille ? Une troupe ?** Il n’y a aucune obligation qui nous lie, autre que celle de l’envie de travailler ensemble. Et il leur faut une grande dose d’idéalisme pour me suivre dans mes projets, qui sont parfois instables et toujours hors normes !.....**Qui dit « cabaret », dit musique et chansons ?** Bien sûr. C’est une manière d’instaurer un nouveau langage. Le cabaret vous libère de toute obligation envers l’intrigue et la narration. Les « numéros » qui composent un cabaret sont synonymes de liberté, d’affranchissement de toute convention, d’irresponsabilité de la fantaisie. Ainsi, on peut aller d’un point culminant, un point critique, à l’autre. Ça change complètement la tension d’un spectacle. **Le cabaret, est-ce aussi pour vous la possibilité de supprimer le fameux « quatrième mur » du théâtre ?** Quatrième mur ? Il n’y a jamais eu de quatrième mur dans mon théâtre. L’idée qui nous guide est d’utiliser le cabaret comme, peut-être, un club de rencontres où l’on pourrait se parler librement, se distraire, partager un moment singulier de nos vies.
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski
Kabaret Warszawski de Kriystof Walikowski © Magda Hueckel
**À travers les matériaux que vous utilisez, entre la pièce I Am a Camera qui se situe dans l’Allemagne pré-nazie et le film Shortbus qui se passe après les attentats du 11-Septembre à New York, vous traversez les époques...** Je ne souhaite en aucun cas créer un spectacle historique sur la montée du nazisme ou sur la peur qui s’est emparée d’une partie du monde occidental après les attentats du 11-Septembre 2001. Je n’entends pas m’enfermer dans quelque chose qui a été. J’étais curieux de ce qui pouvait résulter de cette rencontre, de ce croisement, voire de ce heurt entre des catastrophes humaines. Varsovie d’aujourd’hui – comment s’y reflète cette ville ? Comment est-elle ? Quelle place pourrait y trouver Sally Bowles, cette égoïste sensible prête à tout sacrifier pour faire carrière, et quelle serait celle de Justin Vivian Bond qui transforme sa vie, sa transsexualité, sa fragilité et son égarement en une oeuvre d’art ? Que sont les tentations diaboliques d’aujourd’hui, nous viennent-elles de l’extérieur ou les fabriquons-nous nous-mêmes ? Nos sociétés ont-elles épuisé leurs ressources ou pas encore ? Les questions sont nombreuses. Elles apparaissent, comme si de rien n’était, au fil desnuméros de cabaret...._Propos recueillis par Jean-François Perrier pour le dossier de presse du Festival d’Avignon_
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