« La vie change vite. La vie change en un instant. On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête. » Joan connaît les mots et aime les idées. C’est son travail, son quotidien, celui qu’elle partageait avec John son mari, écrivain lui aussi. Lorsque John s’écroule sur la table de la salle à manger un soir de décembre 2003, victime d’une crise cardiaque, c’est à l’écriture qu’elle s’accroche pour essayer de comprendre l’incompréhensible, de rendre supportable l’insupportable, de continuer à vivre quand ceux qu’on aime le plus au monde vous ont quittés. Elle nous entraîne dans son « année de la pensée magique », tragique et drôle, au cours de laquelle elle revisite sa vie avec passion et sans complaisance. Un récit intime et fulgurant qui nous renvoie irrémédiablement à nous-mêmes, à nos peurs les plus insondables et à l’instinct de survie qui est en chacun de nous. Note d’intention Je ne connaissais pas Joan Didion avant de lire "L’année de la pensée magique." J’avais entendu parler d’elle dans des interviews de Brett Easton Ellis, Donna Tartt, Jay McInerney ou Nick McDonell, qui la citaient comme une référence fondatrice de leur œuvre, mais je ne savais pas la place essentielle qu’elle occupait dans le monde du journalisme, de la littérature et du cinéma américain (bien que Panique à Needle Park fût un de mes films cultes). J’ai lu "L’année de la pensée magique" à un moment de fragilité extrême, où je devais affronter la pire épreuve de mon existence. Ce livre autobiographique qui parle du deuil, ou plutôt de la survie, qui met en exergue ce chagrin qui vous terrasse et vous laisse hébété, m’a accompagné pendant de longs mois. J’y revenais régulièrement parce qu’il me permettait de mettre des mots sur ce que je ressentais sans parvenir à le formuler de manière aussi frontale. Mais il y avait aussi autre chose dans ce roman. A travers son expérience personnelle, cette détresse si profonde et certains regrets éternels, Joan Didion faisait avant tout le portrait d’une femme et d’un homme liés par une complicité intellectuelle d’exception, la description au scalpel d’un couple (celui qu’elle formait avec John Gregory Dunne) phare de la vie culturelle de leur pays et emblématique de sa génération. Un tandem qui, entre Los Angeles, Honolulu et New York avait tout partagé pendant quarante ans : des rêves, des idéaux, des engagements politiques, l’écriture, l’amour, la vie… Ce n’est que plus tard que j’ai appris que Joan Didion, à la demande de David Hare (le metteur en scène) et Scott Rudin (le producteur), avait adapté "L’année de la pensée magique" pour le théâtre. C’était sa première pièce, un one-woman show, qui s’était jouée à Broadway et à Londres avec Vanessa Redgrave. Je me suis procuré le texte et avec Christopher Thompson - qui pour avoir vécu en Amérique en connaît parfaitement la culture, et avait pour principal objectif de respecter la musicalité et le rythme si particulier de ce monologue - nous avons tout de suite voulu l’adapter. C’était dans la continuité de son roman mais elle avait réussi à faire d’elle-même un personnage de fiction, une femme border line dont on ne sait jamais si elle est folle ou si elle dit la vérité, une héroïne qui se brûle à sa propre lucidité, obsessionnelle au point de croire qu’elle peut contrôler les événements par la seule force de sa pensée. C’était puissant, haletant, émouvant, déchirant même parfois, drôle aussi… Il y avait un rythme qui, comme elle le dit, donne tout son sens à la narration. Joan Didion avait confié les droits de sa pièce à Laura Pels, la directrice du Théâtre de l’Atelier. Je suis allé la voir pour la convaincre de me la confier à son tour. C’était, pour moi, presque une question de vie ou de mort. Ce n’était pas uniquement pour l’amour du théâtre que je voulais le faire, plutôt pour l’amour de ce texte, pour le faire découvrir au plus grand nombre car je sais les résonnances intimes qu’il peut trouver en chacun de nous. Laura Pels a accepté à la seule condition que nous tombions d’accord sur l’actrice qui allait incarner ce personnage. Nous avons tout de suite pensé à Fanny Ardant. Cela faisait très longtemps que j’avais envie de travailler avec elle. C’est même sans doute la première actrice qui, alors que j’étais encore journaliste et que nous ne nous connaissions presque pas, m’a dit qu’il fallait maintenant que je fasse des films. Elle a lu la pièce et le lendemain, elle disait « oui ». Elle connaît bien l’œuvre de Joan Didion qu’elle admire et suit depuis des années. « C’est le genre de rôle qu’on accepte tout suite, sinon si on réfléchit trop… » m’a-t-elle dit au téléphone. Je ne sais pas encore comment elle va le jouer mais je sais que c’est un personnage qu’elle n’a jamais joué. Je l’imagine déjà : sa silhouette, sa voix, ses silences, son humour, son énergie, son chagrin… C’est ma première mise en scène de théâtre, j’ai très peur mais je suis heureux que ce soit à l’Atelier, avec cette actrice, cet auteur et ce texte. Thierry Klifa - Juillet 2011

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