Texte de Emmanuel BourdieuMise en scène Denis Podalydès et Emmanuel BourdieuAvec Simon Bakhouche, Gabriel Dufay, Clara NoëlNotre compagnonnage avec Denis Podalydès se poursuit. Voici donc un nouvel opus, imaginé en collaboration avec Emmanuel Bourdieu qui était déjà le complice de Denis Podalydès pour la création du Cas Jekyll – accueilli à Chaillot au printemps 2011 – et qui signe ici le texte de L’Homme qui se hait. Il aurait pu enseigner la philosophie dans un lycée ou dans quelque université. Peut-être même cela lui est-il arrivé autrefois. Mais il faut croire qu’il y a dans la pensée du professeur Winch une dimension qui résiste à ce cadre. Une inadéquation fondamentale en quelque sorte, sans doute due en grande partie à cette nécessité impérieuse qu’il éprouve de ne jamais « parler en l’air ».Parler est pour cet homme réfléchi ce qu’il y a de plus sérieux au monde.Aussi quand il s’exprime, c’est seulement pour toucher le vrai, pour aller au fond des choses, ni plus ni moins. Ce personnage amusant, sorte de Don Quichotte né de l’imagination d’Emmanuel Bourdieu, conjugue un mélange de tendresse et d’ironie. Pour diffuser sa bonne parole, le professeur Winch a fondé l’UPA (Université Philosophique Ambulante). Il est donc un philosophe itinérant, accompagné de son épouse bien-aimée, Madame Winch, et de son fidèle assistant, Monsieur Bakhamouche. Ensemble, ils sillonnent les routes ; de salles communales en théâtres provinciaux, dormant dans des hôtels miteux. Un parcours qui ressemble beaucoup à une errance, entre malentendus et incompréhension, avec, à la clef, le désarroi de ce petit-maître face à un monde auquel il est mal adapté.Hugues Le Tanneur

L'homme qui se hait
L'homme qui se hait © Clémentine Abdulrab

Entretien avec Denis Podalydès réalisé par Hugues Le Tanneur

Quelle est l’origine de ce projet ? Il est toujours difficile d’attribuer une origine aux choses. Les origines sont le plus souvent des constructions rétrospectives. Ceci étant dit, je crois me souvenir qu’il y a bien longtemps j’avais parlé avec Emmanuel Bourdieu d’un spectacle un peu différent de ceux que nous avions faits jusqu’à présent. Un spectacle moins écrit, moins « ficelé », troué de silences, de moments de flottement.Et puis a émergé l’idée de ce vieux professeur errant et de sa petite cour philosophique, faisant un dernier voyage , une dernière tournée à travers l’Europe, comme un vieux cirque ou une vieille troupe de théâtre, usée par les ans.Ce texte a-t-il dès le départ été écrit pour le théâtre ? Oui. Son sujet même, l’enseignement, l’université, la transmission du savoir est essentiellement théâtral. Quoi de plus théâtral, en effet, qu’un amphithéâtre universitaire, qu’un cours magistral à l’ancienne, avec ses effets de manche, ses envolées, ses coups de théâtres rhétoriques, son « ton grand seigneur », comme disait Kant?Comment travaillez-vous en général avec Emmanuel Bourdieu – sachant que vous collaborez régulièrement sur des projets communs ? On se connaît très bien, depuis très longtemps. Et nous travaillons ensemble depuis presque autant de temps. L’habitude de travailler ensemble fait que les choses se font naturellement. Nos relations de travail font partie de nos relations ordinaires, de notre amitié. Elles n’en sont pas séparées, il n’y a pas de frontière.La plupart du temps, Emmanuel me soumet les textes qu’il écrit. Pour que je lui donne mon avis ou simplement que je lui donne le courage de continuer. De temps en temps, un texte m’arrête, me « parle » plus particulièrement. Alors j’y entre et je me l’approprie.J’en construis mon interprétation, ma vision. Emmanuel repart de celle-ci pour une nouvelle étape d’écriture et ainsi de suite…

L'homme qui se hait
L'homme qui se hait © Clémentine Abdulrab
**Comment voyez-vous le professeur Winch ? Comment le définiriez-vous ?** Le professeur Winch est un penseur marginal, à la limite, pratiquant une philosophie sauvage en dehors des cadres établis de l’enseignement ordinaire. Une sorte de mercenaire aussi de la pensée, vivant de la vente de ses conférences à travers le monde. Sans doute, assez chaotique et peu recommandable philosophiquement, mais certainement beaucoup plus passionné et convaincu que la plupart de ses collègues habilités.**Quel est l’objet exact de sa démonstration – qui fait un peu penser à un canular – dont l’exemple central est « l’homme qui se hait » ?** La pensée de Winch se tient. À sa manière imprécise certes, bordélique, véhémente, mais elle se tient. Simplement, comme beaucoup de pensées philosophiques, elle se place toujours sur le terrain de l’absolu et des principes derniers de toutes choses. Winch veut tout définir, tout déduire absolument.Le philosophe autrichien **Ludwig Wittgenstein disait que la pensée métaphysique naît quand le langage décolle, comme un avion** , de son usage ordinaire et qu’on a une tendance irrésistible à faire cela, à se laisser aller ainsi à jouer sur les mots usuels, de manière abstraite et absolue, en perdant totalement de vue la réalité et en méprisant ceux qui restent à son contact, au sol. Il se trouve que cette tendance, désastreuse en philosophie, peut être très productive et riche dans l’invention littéraire. Les monstres conceptuels qu’elle engendre ont une vérité et une beauté, celles de la démesure de la pensée humaine, quand, impatiente de ses limites, celle-ci cherche à échapper à sa condition ordinaire et s’égare dans les territoires fumeux de l’absolu. Peter Winch est une créature métaphysique, un monstre philosophique. **Il y a cette phrase « Je ne suis pas ici pour être aimé », qui semble déterminante, un indice presque. Cette phrase est-elle à l’origine de la pièce ?** Pas particulièrement. Elle me plaît, parce qu’elle est à la fois un effet théâtral, très spectaculaire, de la grande rhétorique professorale – mais aussi parce qu’à sa manière, elle est vraie : on n’enseigne pas pour être aimé. **Quand on se retrouve sur une estrade, détenteur supposé du savoir, devant un parterre d’adolescents en quête d’eux-mêmes, c’est une confusion qui s’insinue facilement dans la relation pédagogique.** Mais la dénoncer explicitement, comme le fait solennellement Winch – Winch fait tout solennellement – n’est peut-être pas la meilleure façon de la combattre. C’est une manière de la faire surgir, au contraire, d’en jouer. Winch, saltimbanque vieillissant de la pensée, est prisonnier de ce paradoxe, comme de beaucoup d’autres.
L'homme qui se hait
L'homme qui se hait © Clémentine Abdulrab
**Il y a une ambiguïté, sans doute volontaire, entre le professeur et son exemple « l’homme qui se hait ». Que signifie cette ambiguïté ?** On ne saura jamais. L’homme qui se hait, c’est Winch, sans doute. Winch le veuf obscur de toutes ses espérances, le professeur errant, solitaire, prisonnier de la radicalité d’une pensée extrême, sans aucune concession, incompris, tel Socrate, des hommes et de Dieux… Il aime, en tout cas, le suggérer, faire sonner ce beau concept contradictoire au milieu des amphis immenses – «l’homme qui se hait !» – avec toutes les harmonies fatales qui l’accompagnent.**« Je suis l’homme qui se hait » est une de ces phrases qui, à chaque fois, sur l’estrade, lui brûle les lèvres** , qu’il ne dit pas, mais qu’il indique, qu’il désigne par antiphrase, qu’il souffle, de toutes ses forces, à son auditoire émoustillé. Mais il aime aussi entrer dans de terribles colères contre ses étudiants en leur prêtant l’intention de le réduire à cette condition, de faire de toute sa pensée la conséquence d’un prétendu masochisme. [...]**Quelle forme prendra le spectacle tant sur le plan du décor que de la mise en scène ? Aura-til la forme d’une conférence, par exemple ?** D'une conférence, oui, parfois, mais il faut aussi représenter le bureau, ou la chambre, ou laboratoire, ou l'atelier du professeur, au fil du temps. **Ce ne sera pas un espace réaliste** . **Nous nous servirons du théâtre lui-même** . Winch après tout est un acteur, un acteur philosophique. Il m'apparaît tantôt comme un personnage comique, un Matamore de la philosophie, tantôt comme un personnage poétique, mystérieux, qu'il ne faut surtout pas ridiculiser. J'aimerais qu'on le voie aussi manger, dormir, ne rien faire. Cerner l'énigme en inventant des scènes silencieuses, ou purement musicales. Mais la maquette du décor n'est pas encore faite et les intuitions sont encore imprécises._Avec l’aimable autorisation d’Hugues Le Tanneur pour la Maison de la Culture d’Amiens_
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