Texte original et mise en scène Angélica Liddell

avec Cynthia Aguirre, Perla Bonilla, Getsemaní de San Marcos, Lola Jiménez, Angélica Liddell, María Morales, María Sánchez et Pau de Nut (violoncelle), Orchestre Solís (mariachis), Juan Carlos Heredia.

Moi, à l'intérieur, j'exploseMoi à l'intérieur je me regarde et j'ai 20 ans.Angélica Liddell

La casa de la fuerza
La casa de la fuerza © Julien Calvo

Entre une petite fille, qui referme la porte derrière elle. On dirait qu'elle va sagement se coucher. Elle traverse la scène dans un petit avion rose à pédales et déclare : «Il n'y a ni montagne, ni forêt, ni désert, qui puisse nous délivrer du mal qu'autrui nous prépare ». Puis un corrido résonne, un chant populaire mexicain, célébrant la terre de Chihuahua. Des mariachis surgissent, accompagnés de trois danseuses, ou bacchantes, ou pleureuses. Et voici que résonnent des confidences d'une banalité déchirante. Getsemani dit que c'est l'homme qu'elle a peut-être le plus aimé de toute sa vie qui l'a frappée, une nuit, au lit, par rage, par impuissance, «parce que je lui avais dit que peut-être, peut-être, qu'on ne devrait plus continuer ensemble. ..». Lola raconte qu'un jour, alors qu'elle fait l'amour avec un inconnu, il se met à lui faire affreusement mal : en pleurant, elle le supplie d'arrêter, mais il continue, et elle, pleurant toujours, est incapable de lui dire de partir, «c'est comme si je n'avais aucune importance, comme si je n'étais pas une personne, comme si on piétinait quelque chose de très fragile ...». Au tour de la troisième, celle qui s'appelle elle-même Angélica. Couverte de prix en Espagne, elle était encore inconnue en France il y a quelques mois. Sa voix s'élève, et ce n'est plus de la prose que l'on entend, mais un poème qui devient un cri : «Yo por dentro estallo / Yo por dentro me miro y tengo 20 años. / Moi à l'intérieur j'explose / Vous vivrez, vous baiserez, vous mourrez / Et rien de ce que vous pouvez faire ne changera l'idée de l'homme / [...] ». Ainsi débute ce qui fut l'événement du dernier Festival d'Avignon : un terrible voyage de la souffrance la plus personnelle et la plus proche à celle d'autres êtres, d'autres femmes, d'enfants qui n'eurent pas même le temps de devenir des femmes, violées, torturées, massacréespar centaines aux environs de Ciudad Juárez – et chacune avait un âge, portait un nom qui est prononcé, commémoré, car ces atrocités ont eu lieu, aussi réelles que le sang qui tache sur scène un mouchoir... Pourtant ce voyage, traversé de chants, de danses, de corps qui s'engagent et témoignent, ponctué de souvenirs des Trois Soeurs, n'est pas qu'une dénonciation . Car «quand je parle de ma douleur, affirme Angélica Liddell, je la relie à une douleur collective », et inversement : ici, avec ces artistes, s'ouvrir à la souffrance commune, la porter et la partager, ce n'est surtout pas s'en tenir aux généralités, mais toucher, être touchés par une rencontre singulière – et tous ceux qui eurent la chance d'assister, au Cloître des Carmes, aux cinq heures de La Casa de la fuerza en ressortirent saisis et bouleversés.Daniel Loayza

La Casa de la Fuerza
La Casa de la Fuerza © Julio Calvo

La présentation de la pièce

« le défi est de me survivre à moi-même »

La Maison de la force est le lieu de tous les contrastes. La fillette qui, au début, traverse le plateau à bord de son petit avion rose donne le ton lorsqu'elle lit ces quelques mots : « Aucune montagne, aucune forêt, aucun désert ne nous délivrera du mal que les autres trament à notre intention. » La dernière création d'Angélica Liddell est un spectacle en rose et noir, où le rose est aussi la couleur du deuil. Six femmes (trois d'abord, puis trois autres) habitent la scène pour dire la difficulté d'être femme quand la relation à l'autre devient rapport de force, humiliation quotidienne, cruauté. Les trois femmes - ou les trois soeurs - rêvent de partir pour le Mexique. Mais là-bas, la violence est horreur à grande échelle. On y a même adopté un mot pour désigner les meurtres de femmes qui, depuis le début des années 90, se comptent par centaines dans la ville de Ciudad Juárez, dans l'État du Chihuahua, à la frontière avec les États-Unis : le « féminicide ». Alors quand elles boivent, fument, chantent et dansent, on devine la souffrance intérieure qui est la leur. Les mariachis s'éclipsent au profit d'un violoncelliste entonnant le Cum dederit de Vivaldi. La danse laisse place à d'autres pratiques physiques qui épuisent le corps, le convulsent, le marquent, le saignent, au propre et au figuré. Ces femmes se racontent, elles livrent sans masque leurs propres histoires. Et les confessions intimes alternent avec les hurlements de douleur ou de colère. « Dans La Maison de la force, le défi est de me survivre à moi-même, explique Angélica Liddell. Pas de médiation, pas de personnage. Rien que la pornographie de l'âme ». Et la solitude, encore et toujours, quel que soit l'interlocuteur.Christilla Vasserot

La musique

La Casa de la fuerza.
La Casa de la fuerza. © Julio Calvo

De nombreuses paroles de chansons composent le texte de la casa de la fuerza. Dans la première partie ce sont des chants de Mariachis dont « Corrido de Chihauhua » et « Por un amor ». Dans la deuxième partie les Mariachis laissent place au violoncelliste Pau de Nut qui est présenté par Angelica Liddel après le récit de sa souffrance à Venise :« Et voici Pau.Je lui ai demandé de venir jouer du violoncelle.On a décidé de faire entendre un vénitien.On s'est dit que Vivaldi ferait l'affaire mieux que personne.On aimait bien le « Cum dederit », dans Nisi Dominus de Vivaldi.Mais nous on préfère l'appeler : « Bordel de merde je suis au bord des larmes ».Plus tard, une autre atmosphère musicale se crée :«Et maintenant nous allons écouter de la variété : une chanson pop.Bach, Vivaldi mon cul !Nous n'allons pas écouter une chanson pop.Nous allons écouter deux chansons pop,car mon coeur est une putain de foutue chanson pop. »

Le violoncelliste interprète Muneca de trapo (Poupée de chiffon) et Dulce locura (douce folie) du groupe « La oreja de Van Gogh », puis Rata de dos patas de la chanteuse mexicaine Paquita la del Barrio. Pour la troisième partie d'autres chansons pop espagnoles comme A chismearle a tu madre (va pleurer chez ta mère) et Si me das a elegir (si je dois choisir) de cette même chanteuse se mêlent à des chansons célèbres telles que Song To The Siren de Tim Buckley, Ne me quitte pas de Jacques Brel et Love me tender d'Elvis Presley.

Tueurs de femmes à Ciudad Juárez

C’est peut-être l’affaire la plus abominable de l’histoire criminelle de tous les temps. A Ciudad Juárez , ville frontière du nord du Mexique, jumelle d’El Paso (Texas), plus de 300 femmes ont été assassinées selon un rituel immuable : enlèvement, torture, sévices sexuels, mutilations, strangulation.Depuis dix ans, au rythme moyen de deux cadavres par mois, des corps de femmes, d’adolescentes et defillettes, nus, meurtris, défigurés, sont découverts dans les faubourgs de la ville maudite. Les enquêteursles plus sérieux pensent qu’il s’agit de l’oeuvre de deux « tueurs en série » psychopathes. Mais quidemeurent introuvables... [...] Pour toutes les femmes, Ciudad Juárez est devenul’endroit le plus dangereux du monde . Nulle part, pas même aux Etats-Unis, où les serial killers sont légion, les femmes ne sont autant menacées. Dans le reste du Mexique, sur dix victimes de meurtres, une seule est une femme. A Ciudad Juárez, sur dix personnes assassinées, quatre sont des femmes... Et la série de crimes ne risque pas de s’arrêter, car, selon les Nations unies, l’impunité au Mexique est quasi totale.....

La casa de la fuerza
La casa de la fuerza © Julio Calvo
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