D’après Lydie Salvayre, mise en scène et avec Zabou Breitman

Deux femmes, la mère et la fille, vivent recluses dans un petit appartement. L’huissier de justice, chargé de procéder à l’inventaire de leurs biens avant saisie, va devenir l’interlocuteur, bien malgré lui, de ces femmes hantées par les spectres de l’Histoire. La mère vient colorer la noirceur du propos de son vocabulaire fantasque et grossier, atrocement drôle parfois, parlant du Maréchal Putain, prenant l’huissier pour Darnand qu’elle enjoint de déguerpir à coup de Raus, mais citant Épictète et Sénèque en toute simplicité. La fille compose, affolée de la tournure des choses, en fait peut-être trop, comme elle le dit, pour éviter coûte que coûte la guerre. Pendant ce gigantesque état des lieux, la fille raconte sa mère qui raconte sa propre mère, remontant deux générations jusqu’à ce drame familial sous l’Occupation, et le régime de Vichy, qui perdurera jusqu’à aujourd’hui, soixante-sept ans plus tard.«Pensez-vous que le malheur s’hérite, monsieur l’huissier ?» demande la fille.

La critique de Vincent Josse dans le Carrefour de la culture du 12 octobre

Interview de Zabou Breitman

Après «La médaille», c’est la deuxième fois que vous puisez dans l’oeuvre de Lydie Salvayre. Qu’est-ce qui vous intéresse chez cette auteure ? En fait c’est avant «La médaille» que j’ai fondu devant les romans de Lydie Salvayre. Précisément à la lecture de «La compagnie des spectres», qui m’apparut comme une évidence, un appel du texte à le jouer sur scène. La rapidité d’esprit me séduit. Il y a des gens intelligents qui ont peu d’esprit. Mais cette auteure est brillante ET a beaucoup d’esprit, elle joue avec les mots, tout semble couler, se bousculer dans un immense cadavre exquis, et tout se tient si bien, tout est tellement là pour aller où elle veut aller. Je n’aime pas les performances, ni littéraires, ni d’acteurs, ni de danseurs, j’aime l’apparente facilité l’amusement avec ce qui est lourd, j’aime qu’elle jongle avec des parpaings.

La Compagnie des spectres
La Compagnie des spectres © Radio France
**Y a-t-il des spectres dont on ne se débarrasse jamais ?** Bien sûr. Ils sont plus ou moins effrayants et plus ou moins nombreux, mais on trimballe notre lot de spectres. Ils peuvent d’ailleurs ne pas être les nôtres propres, mais ceux de nos parents, de nos grands-parents, enfin, tant que ça reste dans la famille !**Quels échos percevez-vous entre la période de l’Occupation et la réalité d’aujourd’hui ?** La réalité est un mot drôle. Ma réalité? La vôtre? La vraie de vraie? Les échos sont variés les résonnances inattendues. On s’aperçoit d’une immense confusion des peuples, entre les mots **«deuxième guerre** **mondiale»** , **«occupation»** , **«collaboration».** La France résistante fut une partie très infime de notre histoire, l’arrangement tacite, **la collaboration «passive»** furent les maîtresses de ces sombres années. On n’aime pas penser comme ça, car il s’agit pour la plupart des gens de leur famille, de leurs grands-pères, ou oncles, ou mères.Le flou conservé ne peut panser la culpabilité d’un peuple, et je crois que l’on tourne autour du pot avec acharnement, parce que l’autocritique n’est pas la grande force des Français. **Vous avez déjà joué «La compagnie des spectres» à Paris. Certaines réactions vous ont-elles surprises ?** Je dois dire que ça a été de belles surprises, et que le public le plus réactif était un public assez jeune, voire très jeune, car cette pièce raconte aussi la petite histoire de ces trois femmes brisées par la grande H, comme disait Pérec.**Comment se met-on soi-même en scène ?** On travaille avec des gens que l’on aime, en qui on a confiance, mon assistante Marjolaine Aizpiri, Jean-Marc Stéhlé, le merveilleux homme et décorateur, ainsi qu’Arielle Chanty, qui a bossé sur les costumes et les accessoires si importants dans cette histoire des choses de la vie, et Simon qui est au plateau, et Laury qui a fait le son. Ils étaient là tout le temps, ils écoutaient, ils disaient doucement, ils revenaient le jour suivant avec un sourire, un déplacement, et j’écoutais ou pas, mais souvent ils donnaient l’impulsion, l’intensité d’une couleur.**Peut-on dire que vous faites un théâtre politique ? Pourquoi ?** Je ne trouve pas plus qu’un autre, ou qu’une autre. Le théâtre est toujours un acte politique dans son sens premier. Politique et poétique.**Quel dialogue entretiennent chez vous le théâtre et le cinéma ?** Je ne sais pas. L’un nourrit l’autre. Ou pas. Vraiment, il faudra redemander un autre jour. > **Parlez-nous d’humour...** _On dit que si on prononce le mot «fée» il y en a une qui meure quelque part.Pour l’humour c’est un peu pareil. Chut !_
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