A partir de l’œuvre d’Alexandre Dumas fils et des fragments de textes de Georges Bataille , mise en scène Frank Castorf

Avec Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Vladislav Galard, Sir Henry, Anabel Lopez, Ruth Rosenfeld, Claire Sermonne

Elle mourut en 1847, d'une maladie de poitrine, à l'âge de vingt trois ans . Alexandre Dumas fils

L’amour, la mort. La musique de Verdi. Sans compter, au cinéma, quelques visages inoubliables. Il n’en faut pas plus pour que Marguerite Gautier, alias Violetta Valéry, alias Camille, garde dans l’imaginaire populaire son rang de grande icône romantique.Qui se rappelle à quoi ressemble le prototype à la source du mythe, la prostituée telle qu’elle est dépeinte dans le roman original de 1848 ? Et qui se souvient encore combien il y est question d’argent, de violence, de patrimoine et de patriarcat ? Castorf , lui, ne l’a pas oublié. Après avoir démonté le Kean de Dumas père, le voici quidécape La Dame aux camélias de Dumas fils en la replongeant dans la brutalité d’un monde semblable au nôtre, où résonnent parfois les mots obscènes de Georges Bataille. Après l’acteur, la courtisane. Comme une nouvelle et inextricable variation entre liberté et aliénation, entre défi à la loi bourgeoise et destruction de soi – à corps perdu.

Le carrefour de la culture du 13 janvier.

interview de Jeanne Balibar par Christine Siméone.

La dame aux camélias
La dame aux camélias © Alain Fonteray

«Virginité du vice», pluralité des voix

A quoi tient la fascination de Marguerite Gautier ? Dès son premier soir chez elle, le narrateur principal de La Dame aux Camélias, Armand Duval, reste «en contemplation », et ne parvient à exprimer l’empire qu’elle exerce sur lui qu’en oscillant sans répit entre deux registres : «On voyait qu’elle en était encore à la virginité du vice […] on reconnaissait dans cette fille la vierge qu’un rien avait faite courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus amoureuse et la plus pure» (édition GF, pp. 109 110). Hans-Jorg Neuschäfer, qui commente ce portrait de l’héroïne dans son excellente introduction, relève «son ambiguïté et […] ce qu’on pourrait appeler son caractère de compromis». Tout se passe comme si Marguerite ne se laissait approcher que dans le battement d’un extrême à l’autre, selon un mode d’écriture où Neuschäfer voit non sans raison une «technique de la conciliation et de l’équilibre », un «estompage des oppositions» visant à «gommer la contradiction entre la prostitution et la morale bourgeoise ». Une contradiction dont on se doute que Castorf cherchera pour sa part à la débrider, comme on rouvre une vieille plaie. D’un autre point de vue, d’ailleurs, on pourrait également soutenir que la «politique du juste milieu » dégagée par Neuschäfer est aussi bien une exaltation violente de la contradiction, heurtant l’un contre l’autre ces pôles diamétralement opposés que sont la courtisane et la vierge, de manière à faire surgir de leur choc cette impensable chimère, ce fantasme : un corps à la fois offert et intouchable, impur mais destiné à retrouver une impossible pureté originelle. Hésitant entre «l’estompage» qui brouille les contraires et l’oxymore qui aiguise leur affrontement, c’est ainsi la langue même d’Armand qui semble comme contaminée parl’affolante présence de Marguerite.

La dame aux camélias
La dame aux camélias © Alain Fonteray

Mais la voix de l’amant n’est pas seule à se faire entendre. Sa triste histoire est en effet rapportée par une figure anonyme qui nous certifie la vérité de tout le récit. Alexandre (appelons le ainsi) n’a pas été amoureux de Marguerite, et sa manière à lui de nous faire découvrir le territoire de l’héroïne subvertit implicitement le récit d’Armand. Cette ironie du roman, et la charge critique qu’elle véhicule, n’ont pas échappé à Castorf.

Procédant de l’extérieur vers l’intérieur, de l’économique vers l’érotique, Alexandre nous introduit dans l’appartement de la morte sans connaître encore son identité, sans même prendre la peine de dissimuler son voyeurisme nonchalant : «j’ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer cette occasion, sinon d’en acheter, du moins d’en voir». Presque aussitôt, il comprend qu’il se trouve «dans l’appartement d’une femme entretenue», ce qui explique le grand nombre de visiteuses de marque, car «s’il y a une chose que les femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde, c’est l’intérieur de ces femmes» (la brutalité de l’expression vaut d’être notée : l’appartement semble ici fugitivement assimilé au corps éviscéré de celle qui l’habitait). Nulle équivoque amoureuse n’est ici de mise. «Femme entretenue», n’est ce pas là une façon courante et commode de nommer celle qu’une encyclopédie morale publiée moins de dix ans plus tôt appelait encore «la femme sans nom» ? Sans doute. Quelques lignes plus bas, Alexandre la qualifie tout aussi banalement de «courtisane». Mais à y regarder de plus près, ces noms-là, malgré leur franchise, ne nomment plus rien. Car si les femmes du monde peuvent être là, c’est précisément parce que «la mort» ayant «purifié l’air de ce cloaque splendide», celle qu’elles «désirent voir» n’y est plus : «malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse»… Étrange roman, décidément, qui met en scène dès ses premières pages le désir de voir, de pénétrer un lieu interdit, qui anime tant de lecteurs, mais uniquement pour le décevoir avant de le porter à son comble.

La dame aux camélias
La dame aux camélias © Alain Fonteray

Si l’on ne connaissait l’histoire de Marguerite Gautier qu’à travers ses avatars théâtraux ou opératiques, qui pourrait se douter qu’Armand, hanté par le besoin irrépressible de la revoir une dernière fois, fait exhumer son cadavre ? Les biens de Marguerite sont dispersés aux enchères. Son corps, jusqu’au de là de la tombe, est exposé au regard de son amant avant d’être enterré dans une concession qu’il possède. Une dépouille dépouillée. Comme si s’exerçait à ses dépens une obscure soif de vengeance et le besoin jaloux d’effacer toutes ses traces, afin que tout rentre dans l’ordre. Il est d’ailleurs remarquable que Dumas fils lui-même a participé à sa façon à cet effeuillement, si l’on ose dire, de sa Marguerite, et cédé à la tentation moralisatrice en passant du roman au théâtre. On comprend donc que Castorf ait voulu remonter en deçà de La Traviata pour retrouver l’ambiguïté inquiétante du mythe originel. Mais à voir la maquette de son décor, il est clair qu’il ne s’en tiendra pas là. Là où la curiosité du lecteur de Dumas fils, à la fois excitée et trompée, doit se faire la complice du narrateur pour deviner ce qu’il suggère ou passe sous silence, le regard du spectateur de Castorf devra sans doute soutenir des images crues et directes de l’exploitation des corps. Le décor permettra de révéler sous toutes ses coutures la cage où tourne l’héroïne. Côté pile, le règne de l’apparence, de la surface clean, de l’objet de désir technologisé ; côté face, un fragment de bidonville. Entre les deux, un simple voile ; pour faire bonne mesure, certaines parois sont percées d’un glory hole. En guise de mât, dominant et unifiant la scène, une sorte d’antenne relais proclame pour qui sait lire les noms du nouveau pouvoir dans les langues de l’empire. L’ensemble est comme un radeau flottant sur la pornographie du monde. Et pour achever de déconstruire le romantisme de Dumas fils, Castorf confronte une œuvre plus complexe qu’il n’y paraît – tout en euphémismes, en sous entendus ironiques qu’une sentimentalité apparemment de bon aloi permet de faire passer en contrebande – à l’un des textes érotiques les plus violemment explicites de notre littérature : la bien nommée Histoire de l’œil de Georges Bataille.Daniel Loayza, 22 novembre 2011

La dame aux camélias
La dame aux camélias © Alain Fonteray
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