D’après deux pièces d’Ödön von Horváth - Meurtre dans la rue des Maures (1923) et L’Inconnue de la Seine (1933)Texte français Henri Christophe, adaptation André Engel et Dominique Muller et mise en scène André Engel

De retour à Chaillot, André Engel poursuit un compagnonnage fidèle avec l’oeoeoeoeuvre d’Ödön von Horváth. Il réunit ici deux textes à la troublante gémellité – tous deux relatent la mort violente d’un horloger – en un diptyque crépusculaire qui n’aurait rien à envier à certains romans noirs.

La Double Mort de l’horloger
La Double Mort de l’horloger © Richard Schroeder
  1. Ödön von Horváth écrit Meurtre dans la rue des Maures . Un horloger a été assassiné. Le meurtrier revient sur les lieux du crime. La police le poursuit. Traqué, il se pend dans la maison de ses parents... 1933. Horváth écritL’Inconnue de la Seine . Lors d’un cambriolage, un horloger surprend les voleurs. Il est assassiné. Le meurtrier s’enfuit. Par amour, une jeune femme lui offre un alibi. Sitôt tiré d’affaire, l’homme l’abandonne pour en épouser une autre. La jeune femme va se jeter à l’eau...A dix ans d’intervalle, Horváth revient sur une histoire – la même et une autre –, travaillant une matière d’autant plus intrigante que cette décennie correspond à la montée du nazisme et à l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Grand connaisseur de l’oeuvre du dramaturge, dont il a mis en scène plusieurs pièces, André Engel monte aujourd’hui, avec les mêmes comédiens, les deux textes sous forme de diptyque. En les mettant ainsi en miroir, il les éclaire et les creuse réciproquement, l’expressionnisme du premier, hanté par la folie et le fantastique, cédant la place à la vision trouble, froide et désenchantée du second. Mais Engel met aussi en scène la différence de l’un à l’autre : la répétition d’un crime et le retour d’un salut perdu sitôt après avoir été offert. André Engel épouse à nouveau les intuitions d’Horváth pour y toucher l’une de ses cordes les plus sensibles et les plus théâtrales :le drame de la répétition s’y fait sur scène, comme en nos rêves, l’image énigmatique et transparente de l’existence.Hugues Le Tanneur

Entretien avec André Engel par Hugues Le Tanneur

Le titre de votre spectacle, La Double Mort de l’horloger, pourrait être celui d’un roman policier. C’est volontaire ?André Engel : Oui, mais c’est une référence revendiquée par Ödön von Horváth qui part souvent de faits-divers pour écrire son théâtre. Il ne cherche pas à écrire des pièces inspirées de romans policiers, ce qui l’intéresse c’est le fait-divers et ce qu’il raconte, aussi bien sur la société de l’époque que sur l’humanité en général. Il peut s’agir d’assassinats mais aussi d’accidents, comme dans Le Jugement dernier, par exemple, où il y a cet accident de chemin de fer qui se solde par 90 morts. Tout ça parce qu’une jeune fille a donné un baiser au chef de gare ! Quel est le coupable ? Qui est réellement responsable ?

La Double Mort de l’horloger
La Double Mort de l’horloger © Richard Schroeder

Comment se fait-il que les deux pièces qui composent le diptyque qu’est La Double Mort de l’horloger, à savoir Meurtre dans la rue des Maures et L’Inconnue de la Seine, se situent à Paris ?A E : La première pièce, en fait, ne se situe pas à Paris mais plutôt à Vienne ou à Berlin. Quant à L’Inconnue de la Seine, dans une didascalie Horváth signale que ce n’est pas forcément à Paris que ça se passe, mais dans n’importe quelle grande ville traversée par un fleuve. Sauf que ça s’appelle quand même L’Inconnue de la Seine.Parce que cela fait référence à un mythe parisien, qui a eu un énorme succès en Europe, où il était question d’une jeune femme qui se serait suicidée en se jetant dans la Seine. Des moulages de son visage mortuaire ont été commercialisés. Le plus étrange étant l’aspect énigmatiquement serein de ce visage de femme noyée. C’est ce contraste entre une mort violente et la sérénité des traits du masque mortuaire qui a engendré le mythe de l’Inconnue de la Seine. D’abord en France dans les années 1900. Après la guerre, ce sont les surréalistes qui se sont intéressés à cette légende et l’ont relancée. En Allemagne aussi, ce mythe était connu (R.M. Rilke, Ernst Benkard). Le moulage de la morte s’est vendu comme un objet kitsch à des milliers d’exemplaires dans toute l’Europe. C’est une amie d’Horvath qui l’a mis sur la piste de cette histoire. Elle voulait qu’ils écrivent quelque chose ensemble sur le sujet. Mais Horváth n’écrivait pas à quatre mains, il a écrit sa propre pièce.Meurtre dans la rue des Maures est considérée comme une des pièces les plus anciennes d’ Horváth. C’est vrai ? A E : . C’est la première pièce achevée d’Horváth. C’est une pièce très courte, à l’atmosphère encore fortement expressionniste. Certains spécialistes estiment que c’est une pièce très importante parce qu’elle contient en germe toute l’oeuvre à venir d’Horváth. C’est défendable, mais ce n’est pas certain.L’idée de monter ensemble les deux pièces écrites à dix ans d’intervalle, mais traitant du même thème, vous est venue dès le départ ? A E : Pas immédiatement, en fait. Parce qu’Horváth a écrit deux pièces sur cette inconnue de la Seine : L’Inconnue de la Seine et Coup de tête. Donc, plus légitimement, on aurait pu mettre ces deux pièces en regard. Sauf que Coup de tête est une mauvaise pièce. Je le dis d’autant plus volontiers qu’ Horváth lui-même le disait. Il s’en voulait de l’avoir écrite...

La Double Mort de l’horloger
La Double Mort de l’horloger © Richard Schroeder

Est-ce que ça veut dire qu’on reprend la même histoire, mais que justement ce n’est pas la même histoire. D’où un effet titillant pour le spectateur déjà préparé en quelque sorte par ce qu’il a vu dans la première partie ?A E : Cela veut peut-être dire que l’histoire se répète. Mais cela peut vouloir dire que l’esprit à l’oeuvre dans la première pièce va se matérialiser ailleurs avec de légères différences et pourtant suffisamment de points communs pour que cela produise un trouble. Mon but en fait, et c’est pour ça que j’ai choisi de distribuer les mêmes acteurs dans les deux pièces, c’est de créer un trouble. Est-ce que ce sont les mêmes personnages ou est-ce que ce ne sont pas les mêmes ? Et que signifie cette ressemblance ?Juxtaposer ces deux pièces, c’est aussi confronter deux dates, 1923, 1933, qui sont loin d’être anodines avec l’accession en 1933 d’Hitler au pouvoir…A E : Bien qu’il ne soit pas dans notre intention de monter une pièce historique, cette dimension existe bien. On doit en tenir compte dès la première pièce qui se situe au coeur de la grande dépression où régnait un sentiment de dévalorisation et de découragement généralisé. La pièce dit que la famille n’est plus un refuge, au contraire c’est le lieu de toutes les violences et de toutes les turpitudes. C’est un monde exacerbé mais historiquement juste... J’ai beaucoup pensé en travaillant sur ce spectacle au film de Bergman, L’oeuf du serpent. C’est un très beau film sur la peur. Un film qui évoque l’ambiance de Berlin dans les années 1920. C’est incroyable comment Bergman arrive à traduire ça. On a peur et on ne sait pas de quoi. C’est là-dessus que j’ai essayé de travailler, sur la peur, d’abord dans Meurtre dans la rue des Maures. Puis comment elle engendre le mensonge et la lâcheté dans L’Inconnue de la Seine.

Dates de tournée

Les 19 et 20 novembre 2013 : Espace Jean Legendre de CompiègneDu 26 novembre au 7 décembre 2013 : Théâtre de Carouge en SuisseDu 11 au 14 décembre 2013 : Théâtre National de Toulouse.

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