Une création théâtrale de Joël Pommerat

Avec : Patrick Bebi, Hervé Blanc, Eric Forterre, Ludovic Molière et Jean-Claude PerrinCe qui est passionnant et vertigineux dans le métier de vendeur c’est que le meilleur des savoir-faire, la meilleure des techniques, pour celui qui l’exerce, c’est l’authenticité. Dans ce métier la meilleure façon de mentir c’est d’être sincère . Ainsi le bon vendeur doit faire avec ce qu’il y a de meilleur en lui : avec sa vérité, avec ce qu’il « est ». On pourrait même dire que sa meilleure « technique » c’est de parvenir à être « lui-même » (contradictoire et même absurde : personne ne sait exactement ce que « être soi-même » veut dire).Mais si le vendeur doit plus ou moins abuser l’autre, il doit sans doute avant tout se tromper lui-même, pour « construire » cette fameuse authenticité qui est son meilleur atout. Pour être un vendeur vraiment efficace il faut forcément y croire. Dans ce métier fondé sur la relation aux autres, s’il y a une technique c’est celle de réussir à être sincère ou « vrai » avec les autres, tout en étant plus ou moins « faux ». Réussir à « fabriquer » de l’authentique.

La grande et fabuleuse histoire du commerce - Photo de répétition
La grande et fabuleuse histoire du commerce - Photo de répétition © Elizabeth Carecchio

Ce paradoxe que connaît l’acteur, devient chez le vendeur une malédiction, car à la différence de l’acteur qui peut repérer aisément les limites entre « scène » et « vie réelle », le vendeur peut se perdre comme dans un labyrinthe. Les frontières peuvent s’effacer peu à peu, en lui et à l’extérieur.Un jour le vendeur oubliera de retirer son masque après la représentation. Son masque devient peau. Sa pensée aura épousé les nécessités et la logique de son activité de séduction et de conviction.Impossible de distinguer en lui même et à l’extérieur les limites de l’artifice et du vrai. Sa relation à autrui se sera désagrégée en même temps que tout possibilité de confiance dans les autres. Confiance : un mot qui aura perdu tout sens, et toute valeur.Joël Pommerat

Entretien avec Joël Pommerat

Pouvez-vous nous dire un mot à propos de la genèse de cette pièce, créée en 2011 et présentée à Paris seulement 2 ans plus tard ? Ce projet a une histoire un peu singulière. Il est né d’une invitation de Thierry Roisin, dans le cadre de la manifestation « 2011 Béthune capitale régionale de la culture ». La commande était de réaliser un projet de forme modeste à Béthune, un projet qui s’inscrive dans la région. J’ai un peu hésité parce que nous avions déjà énormément de grands projets qui devaient voir le jour en 2011 (Pinocchio recréé à Moscou, Ma chambre froide, l’opéra Thank to my eyes, Cendrillon). Et je n’aime pas beaucoup fonctionner selon le principe de la commande. Mais le CDN de Béthune et Thierry Roisin venaient in extremis de nous permettre de sauver la production du spectacle Cercles/Fictions avec un apport financier important, jen’ai pas voulu les décevoir et je me suis donc lancé...

La grande et fabuleuse histoire du commerce - Photo de répétition
La grande et fabuleuse histoire du commerce - Photo de répétition © Elisabeth Carecchio

Vous avez parlé d’étude, de réflexion sociale et politique, et d’opportunité avec cette pièce de développer certaines réflexions qui vous tiennent à coeur, pourriez-vous approfondir ? Nous vivons dans un monde et dans un système de société dont la remise en cause est rendue extrêmement complexe. Il est facile de ressentir l’impression que tout a déjà été dit. Nous ne savons plus comment formuler des critiques sans tomber dans les pièges du lieu commun, de la redite, voire de la naïveté bien pensante...Avec ce projet je voulais évoquer une nouvelle fois le système de consommation dans lequel nous vivons. Système évidemment repéré et dont la critique est en cours depuis des décennies. Système de société dont les autres fondements sont l’économie, la croissance économique et le commerce. Cette société « commerçante » ou « commerciale » dans laquelle je suis né et qui est mon milieu naturel, ma culture, je ne parviens pas à m’y habituer totalement. Et à l’accepter.Je voulais avec ce spectacle et à travers des hommes qui sont des rouages ou des serviteurs de ce système rendre compte de l’idéologie derrière les actes. Je voulais me rapprocher de ces personnages pour les entendre parler de leur activité, les entendre justifier ce qu’ils font et ce qu’ils sont devenus, décrypter la logique mentale dans laquelle ils se trouvent. Faire entendre leurs raisonnements, leurs pensées au coeur de leur métier de vendeur, d’ouvriers du commerce. J’ai donc opté pour un théâtre de reconstitution. Avec le moins de jugement négatif a priori. J’ai cherché à m’imprégner le plus possible de modèles réels et de travaux de sociologues sur le sujet. Je voulais également montrer les relations qu’entretenaient ces personnages. Je voulais montrer comment ils sont acteurs partie prenante et victime du système dans lequel ils évoluent. J’ai choisi de représenter deux groupes à deux périodes historiques éloignées de trente ans pour montrer également comment le système avait évolué, s’était transmuté, devenant plus sensible et humain en apparence dans la période moderne mais encore plus violent en réalité et déshumanisant...

La grande et fabuleuse histoire du commerce - Photo de répétition
La grande et fabuleuse histoire du commerce - Photo de répétition © Elisabeth Carecchio

Pouvez-vous parler de la façon spécifique que vous avez eu de travailler sur ce projet, et de ce travail que vous appelez reconstitution ? Dans ces quelques dix-huit mois où je devais écrire et mettre en scène quatre spectacles et en recréer un autre à l’étranger, je disposais en tout de deux mois et demi pour préparer, écrire et réaliser ce spectacle. Je me suis entouré d’une équipe de comédiens avec qui j’avais déjà beaucoup travaillé et de mes collaborateurs habituels.Nous avons commencé par nous immerger dans le métier de vendeurs à domicile. Nous avons suivi deux stages dirigés par deux professionnels formateurs, l’un plus jeune et plus moderne que l’autre. Nous en avons rencontré un troisième avec qui nous avons également fait des simulations et improvisations mettant l’accent sur les questions psychologiques. Nous nous sommes donc formés aux techniques et aux logiques de ce métier.Puis, quelques temps plus tard, nous nous sommes mis à répéter au plateau tous les sept, les cinq comédiens, mon assistant Philippe Carbonneaux et moi. En résidence à Châteauvallon au mois d’août.Nous avons défini le principe scénographique de ce spectacle, ces chambres d’hôtels « tournantes » comme seul lieu de décor. Nous avons improvisé pendant trois semaines. Cherchant davantage à reconstituer qu’à imaginer. Nous nous sommes inspirés particulièrement d’un film documentaire Salesman (Vendeur de bibles) des frères Mayles qui montre des vendeurs de bibles à domicile aux Etats-Unis dans les années 1960. ..Nous avions également mené des entretiens avec des vendeurs en activité ou à la retraite, mais ce matériau s’est finalement révélé décevant et nous a peu servi.J’ai écrit pendant les creux des tournées de Cendrillon que nous venions de créer et nous avons ensuite répété six semaines à Béthune. La dernière scène de la pièce a été transmise aux acteurs quelques jours avant la première, mi décembre 2011.C’était dans l’ensemble un processus très fragile et assez stressant mais nous avons pris quand même beaucoup de plaisir dans cette expérience de création très particulière.Entretien réalisé pour le Théâtre des Bouffes du NordAffiche © Hey! Team.

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