Qu’est-ce qu’un acteur sinon l’homme d’une passion immémoriale, cette passion d’être un autre qui pré(dis)pose certains d’entre nous à prendre sur eux pour la rejouer l’expérience des autres ?

Serge Daney, disparition de l’expérience et marche de l’individu in Libération, 20 Janvier 1992

Janvier 1992. Quelques mois avant sa mort, Serge Daney s’entretient avec Régis Debray sur son itinéraire de critique de cinéma. Rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, journaliste à Libération, fondateur de la revue Trafic, il témoigne de ce que « voir des films » lui a offert du monde.Le spectacle créé parNicolas Bouchaudet Éric Didry, issu de la transcription exacte des entretiens, puise à cet art de la parole si propre à Serge Daney qui se décrivait lui-même comme un « griot », un « passeur ».

Entretien

La loi du marcheur
La loi du marcheur © Giovanni Cittadini Cesi /

Cinéphile ou ciné-fils __

Éric Didry : Serge Daney s’est lui-même désigné par ce terme, « ciné-fils ». Il s’est autoproclamé « ciné-fils ». Le cinéma faisait partie pour lui des pays vers lesquels il aimait aller, pour voir à quoi cela ressemblait. Il a toujours essayé de mettre en rapport le monde et le cinéma, de relier l’espace du monde et celui du cinéma. Il n’avait rien du pur cinéphile qui passe son temps et sa vie dans les salles obscures, même s’il a vu des milliers de films. Jacques Rivette dit de lui qu’il était vraiment « un homme du monde », au sens où il voulait franchir les frontières et découvrir les autres hommes. Il a été un voyageur, dans le monde et dans le cinéma.__

Nicolas Bouchaud : À l’époque du film, en 1992, Serge Daney, malade du sida, connaît l’imminence de sa mort. Nous sommes face à quelqu’un qui éprouve la nécessité de nous transmettre quelque chose, de partager avec nous son expérience. Daney parle avant tout pour élucider une part de ce qu’il a vécu. [....] Au même moment, il travaille à un livre d’entretiens avec Serge Toubiana :Persévérance . Dans ce livre, il dit qu’il est un « ciné-fils » parce qu’il est né en 1944, la même année que Rome, ville ouverte de Rossellini ; film qui signe la naissance du cinéma moderne.Mais dans ce même livre, Daney nous donne une clef essentielle pour comprendre ce terme de « fils -ciné-». C’est la figure de son père qu’il n’a jamais connu. Son père était un juif d’Europe centrale, arrêté à la fin de la guerre par la police française. Sa mère lui peignait le portrait « légendaire » d’un homme qui était allé dans tous les pays du monde, qui parlait toutes les langues et qui, surtout aurait travaillé dans le cinéma ; dans la post-synchronisation, peut-être aurait-il joué aussi des petits rôles. Son choix du cinéma s’inscrit ainsi dans la légende de ce père disparu. Daney raconte à Toubiana que son père appartenait au monde du cinéma, « une fois comme petit rôle, comme voix, et une fois comme cadavre . ». On comprend alors que Daney se soit désigné comme le « ciné-fils » de ce cinéma « moderne » qui est aussi le cinéma d’un certain savoir sur les camps. Nuit et brouillard restera un film fondateur pour lui, comme pour beaucoup de gens de sa génération.

La loi du marcheur
La loi du marcheur © Giovanni Cittadini Cesi /

Rio Bravo __

Éric Didry : Au cours des entretiens, Serge Daney parle souvent des acteurs. Il a beaucoup aimé James Stewart par exemple ou Cary Grant. Pour lui, l’acteur est une énigme. Toutes les fois, dit-il, qu’un cinéaste s’est tenu au plus près de cette énigme, cela bouleversa le langage du cinéma. Nicolas ne va pas jouer Daney, il n’y a pas de travail d’identification, pas de travail d’imitation, mais il s’approprie la parole de Daney. C’est Nicolas qui nous parle sur le plateau. Par ailleurs, dans le spectacle, en plus des propos de Daney, nous avons choisi de projeter plusieurs extraits d’un seul film, Rio Bravo , film réalisé par Howard Hawks avec John Wayne, Dean Martin, Angie Dickinson et Walter Brennan. C’est l’un des films favoris de Daney, c’est le sujet de son premier article, et c’est un film de genre, c’est un western. Serge Daney a toujours défendu à la fois la veine savante, expérimentale du cinéma, et sa veine populaire. Dans le spectacle, Nicolas joue avec le film mais très concrètement, comme un enfant, et on pourrait ajouter aussitôt : comme un acteur.__

Nicolas Bouchaud : Serge Daney oppose deux conceptions de la critique ; celle de l’avocat et celle du juge . Pour lui, le critique représente les intérêts de celui qui « fait » (l’artiste) auprès de ceux qui ne font pas (le public). C’est plutôt un avocat. Mais pour d’autres, la critique représente les intérêts du public auprès du créateur. Ce sont plutôt des juges. Aujourd’hui, c’est le nombre d’entrées qui nous est annoncé avant toute analyse ou critique d’un film. La valeur d’une oeuvre se mesure donc au nombre de spectateurs qu’elle attire. Serge Daney, en bon avocat du cinéma, entrevoit l’amplification de ce phénomène mortifère. Au-delà du cinéma, c’est la question de l’art dans son ensemble qui est en jeu. On le voit très bien aujourd’hui avec la politique du gouvernement qui mène une charge extrêmement brutale contre la culture. Et cela va bien au-delà de la question de la rentabilité des oeuvres, c’est un désamour total.À l’inverse, toute la parole de Daney est sous-tendue par une ligne de passion très forte. Je pense souvent au Galilée de Brecht. Daney est comme Galilée, dévoré par sa passion, envahi par elle, jusqu’à la souffrance parfois, et complètement seul. Mais il est pour moi, celui dont la pensée nous tient en éveil et nous invite à persévérer. La passion est une forme de résistance face aux manquements de la société.

Un texte documentaire, une parole d’aujourd’hui

Éric Didry : Dans les mises en scène et les travaux de recherche que j’ai entrepris, j’ai principalement travaillé sur la parole plutôt que sur des textes écrits. [...] Mon travail sur les récits improvisés convoque aussi la parole et pas l’écrit. Là, j’ai, décrypté les entretiens de Serge Daney très précisemment, en préservant les élisions, les hésitations, les répétitions , les approximations, les phrases inachevées, toutes les caractéristiques de cette parole. Je n’ai pas séparé ce qui est dit de la manière de le dire. La parole de Daney constitue une langue singulière et forte, il y a là pour moi une écriture de la parole. Serge Daney est un homme de conversation, profondément, il a une grande confiance dans la parole, dans ce qu’elle peut attraper. L’originalité du projet naît de cet aspect presque documentaire. Dans le film, Serge Daney s’adresse à Régis Debray et quelquefois à l’équipe caméra, il est cadré en plan serré. Dans La Loi du marcheur, Nicolas partage cette parole avec des spectateurs, il les voit, il est dans le même espace-temps qu’eux, ils réagissent. On est au théâtre – dans l’espace public du théâtre – et ce qui est dit résonne différemment, c’est un autre rapport.

La loi du marcheur
La loi du marcheur © Samuel Gratacap /

Nicolas Bouchaud : Il y a dans ce matériau, dans ce texte documentaire, beaucoup de formes différentes. Le style de Daney est impur, c’est un mélange des genres, une torsion du langage oral. Des emprunts sont faits aux concepts de la psychanalyse, de la politique, au style de la chronique, du pamphlet, du récit et de la langue courante. Toutes ces entrées différentes créent la vie du texte. Les formes hybrides produisent du jeu pour moi.Une autre image me semble opérante, c’est celle de L’Odyssée . Comme chez Homère, la parole de Daney est une traversée. La tentative de rentrer chez soi en ayant vécu une série d’aventures extraordinaires. Chaque texte est comme un pays et une nouvelle histoire sur le chemin du retour. D’autre part, Daney dit que ce qu’il découvre en voyant des films, c’est «l’invention du temps ».

Inventer un temps à soi dans lequel on puisse vivre. C’est la découverte que l’on fait lorsqu’on marche suffisamment longtemps et qu’on éprouve cette sensation de plénitude de l’instant présent. Parler de l’invention du temps sur un plateau de théâtre, c’est s’interroger sur l’art de l’acteur. Exister sur un plateau, c’est inventer un temps à soi, partageable avec d’autres. Combien de temps vais-je capter l’attention du spectateur ? Combien de temps va-t-il pouvoir m’écouter ? C’est la question de la présence. On parle souvent de la « présence des acteurs », mais dans « présence », il y a « présent ». C’est bien une question de durée qui se pose pour l’acteur. Comment densifier le présent ? Lorsque je parle de « l’invention du temps » dans le spectacle, nous sommes au point de rencontre d’une pensée sur le cinéma et d’une pratique du théâtre. Toute la cinéphilie de Daney, celle des années 1950-1960, s’est construite comme une forme de refus de la culture officielle. La culture se devait d’être une promesse, celle « de faire l’expérience des oeuvres, pas simplement l’apprentissage d’un savoir ». En ces temps de glorification du patrimoine culturel, cela agit comme une piqûre de rappel.__

Éric Didry : Pour Serge Daney, la première image, l’image fondamentale, c’est la carte de géographie. Elle est pour lui comme une promesse d’habiter le monde et d’habiter l’histoire. Le cinéma c’est pareil, c’est un choc, qu’il s’agisse de Nuit et Brouillard ou du visage d’Ava Gardner, il s’agit bien d’une possibilité d’habiter le monde et l’histoire. Le cinéma est cette promesse d’être un jour citoyen du monde.Propos recueillis par Pierre Notte

La tournée

10 et 11 janvier 2012 Théâtre des Cornouailles, Quimper17 - 21 janvier 2012 Théâtre de Saint Gervais, Genève24- 28 janvier 2012 Maison de la Culture, Grenoble3 -12 février 2012 Théâtre de Cavaillon15 - 17 février 2012 Centre Dramatique National, Sartrouville21 - 24 février 2012 CDN/ La Comédie de Reims1er et 2 mars 2012 ACB/ Scène Nationale, Bar le Duc6 - 10 mars 2012 Théâtre National de Bretagne, Rennes13 - 15 mars 2012 Grand T - TU, Nantes19 et 20 mars 2012 Le Salmanazar, Epernay23 et 24 mars 2012 La Coursive/ Scène Nationale, La Rochelle27 - 31 mars 2012 Théâtre Le Maillon, Strasbourg

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