mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota scénographie & lumières Yves Collet musique Jefferson Lembeye avec la troupe de Théâtre de la Ville

Mieux vaut en rire

plongée dans les moeurs, coutumes et ambitions des « hommes d’affaires » aux abois, vertigineux vaudeville balzacien. les temps changent bien peu.En observant Mercadet, spéculateur aussi cynique que sympathique, se débattre dans des situations toujours plus périlleuses, balzac ne fait surtout pas la morale : Il s’amuse, campe des personnages aussi fortement vivants que dans ses romans, les bouscule, les secoue de répliques claquantes, leur fait subir les lois de la Comédie. Et c’est ce qui a séduit Emmanuel Demarcy-Mota: faire redécouvrir une pièce rarement jouée, découvrir un Balzac comme toujours creusant au coeur du réel, et cette fois, impitoyablement drôle . L’auteur voyait dans le théâtre un moyen de gagner de l’argent. Sinon beaucoup, du moins rapidement. Rapidement il a dû déchanter. Son ultime héros se trouve, lui aussi, en quête d’argent frais. Homme d’affaires malchanceux, il espère le retour d’un associé enfui en Inde et qui pourrait rembourser ses dettes, ou envisage de marier sa fille à un riche jeune homme… Qui se révèle encore plus ruiné que lui. La pièce a été écrite sous le règne de Louis-Philippe. Comme quoi, les moeurs financières ont la vie dure.Colette Godard

Le Faiseur d'Honoré de Balzac
Le Faiseur d'Honoré de Balzac © Jean-Louis Fernandez

Aux racines du siècle

Parce qu’il veut savoir d’où viennent nos moeurs et nos habitudes, Emmanuel Demarcy-Mota revient au xixe siècle, celui de balzac, et à sa vision de la famille. et ce, naturellement, avec la sienne: l’équipe. Jusqu’à présent, en dehors de Büchner et des amours juvéniles de Léonce et Léna, en dehors de Peine d’amour perdue et de Shakespeare (notre éternel contemporain), Emmanuel de-Marcy-Mota s’intéresse principalement aux auteurs qui parcourent le XXe siècle, ses guerres, ses bouleversements familiaux, sociaux – et poétiques. De Pirandello et ses personnages en quête d’auteur et d’identité, à Ionesco et son héros solitaire en lutte contre la « rhinocérosisation » du monde, en passant par Horváth, avec Casimir et Caroline, adolescents noyés dans le désarroi et la lâcheté des adultes, ou Victor, le dévastateur enfant roi de Vitrac, il creuse nos existences, remonte à la source de nos problèmes.D’où viennent-ils ? D’où viennent nos habitudes, sinon de ce que nous transmet le passé. Alors il cherche le lien. Et d’abord celui qui nous unit à un passé proche, le XIXe siècle. Qui mieux que balzac sait nous en parler, nous faire entrer dans la vie et les ambitions d’une bourgeoisie en voie d’épanouissement? Connaissant ses romans, il plonge dans son théâtre, beaucoup moins connu, et dé - couvre Le Faiseur, qui n’a pas été monté de son vivant, mais dont le succès de la tournée à Londres aurait sauvé la Comédie- Française de la ruine en 1871 *!

Le Faiseur d'Honoré de Balzac
Le Faiseur d'Honoré de Balzac © Jean-Louis Fernandez

Il y retrouve des archétypes, des thèmes qu’il aime explorer : un tissu familial et social régi par le mensonge, une écrasante figure paternelle , une enfance qui s’éloigne, un adulte en devenir, la naissance de l’amour… comme chez Vitrac, Pirandello ou Horváth, mais tout autrement.Portrait d’un homme d’affaires, portrait d’un milieu où règnent l’obsession de l’argent et de la réussite sociale, portrait d’une famille déboussolée, la pièce est un vaudeville vénéneux et instable, où l’on passe tour à tour de la faillite à la fortune, au rythme effréné des subterfuges inventés par Mercadet : sescréanciers lui réclament leur argent sur le champ, sinon lui, sa femme, sa fille devront quitter leur appartement, qui sera saisi et vendu avec tout ce qu’il contient. Mais le Faiseur – son surnom n’est pas usurpé – parvient à leur faire croire qu’il est sur des projets mirifiques, qu’il a des tuyaux de tout premier ordre, et qu’il suffit d’attendre quelques heures. En réalité, il compte fiancer sa fille à un riche garçon, et peu importe si elle en aime un autre. Encore et encore il emprunte, s’endette à la folie… D’autant que le « fiancé » est en réalité tout aussi fauché, et comptait sur le mariage pour se refaire.Cet engrenage de mensonges, de faux-semblants, n’est pas sans rappeler les déboires bancaires, les jeux de traders à l’origine de notre crise financière mondiale . Mais Emmanuel Demarcy-Mota ne traite pas de nos moeurs à travers Balzac.Il situe les personnages et leur histoire en un temps indéfini où le téléphone portable pourrait côtoyer le porte-plume.

Le Faiseur d'Honoré de Balzac
Le Faiseur d'Honoré de Balzac © Jean-Louis Fernandez

Avant tout, dans les relations familiales, il traque l’intime entrelacement de sacrifice et d’égoïsme, de générosité et de tyrannie, que l’on trouve également chez Vitrac, Pirandello aussi. Et tous les autres.Pour faire entrer les spectateurs d’aujourd’hui dans cette histoire d’hier, Emmanuel Demarcy-Mota a d’abord travaillé le texte original avec françois regnault. Avec le scénographe Yves collet, il a inventé une machine de scène, faite de chausse-trappes, de pentes, de passages dérobés, de dessous et de recoins. Un plateau de théâtre, de tréteaux, comme ces plateaux forains que l’on trouve l’été, au temps des festivals, sur les places des villes du sud de l’Europe. Sur ce parquet accidenté, les comédiens, de retour d’Argentine et du Chili où ils auront joué Rhinocéros, incarneront les intrigants d’une société fondée sur la nécessité du profit permanent....Les spectateurs du Théâtre de la Ville peuvent s’en rendre compte, leur vie professionnelle autant que personnelle s’est enrichie. Et c’est ainsi qu’à chaque création, recréation, Emmanuel Demarcy-Mota peut espérer aller plus loin. Forts de ces expériences partagées, forts aussi de leurs expérimentations artistiques sur le surréalisme, le non-sens ou l’absurde, sur les grands auteurs du XXe siècle, ils abordent aujourd’hui le siècle d’avant, avec l’envie de bousculer le réalisme social où Balzac est toujours confiné. À l’image de son Faiseur débridé, accoster sur les rives de la fantaisie. c. G.* Voir la conférence de Francis Ambrière: « Balzac, homme de théâtre », diffusée sur la chaîne France 3 nationale, le 23 mars 1959 et que l’on peut aussi entendre ici : http://www.franceculture.fr/emissiongrands- ecrivains-grandes-conferencesarchives-balzac-34-balzachomme- de-theatre-suivi-de-ba

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