L’amour du risque

Le Standard Idéal en est entre-temps à sa 9e édition : preuve d’un ancrage désormais solide dans le paysage théâtral d’une saison française ? S’en contenter serait trop simple, car cela voudrait dire se priver du plaisir d’une véritable recherche de théâtre, sans limitations et sans filet. Certes, le festival contribue à souligner encore l’identité de la MC93, internationale depuis plus de 30 ans, lieu de découverte et d’ouverture. Certes, des artistes de renom y reviennent régulièrement. Et pourtant, une telle entreprise relève toujours d’une prise de risque.

Risque tout d’abord dans cette rencontre que nous voulons festivalière et festive entre le public et des formes, des contenus étranges et étrangers, parfois déstabilisante, mais susceptible de décaler le regard. Risque aussi de la fidélité aux artistes, de la confiance dans leur capacité à se renouveler sans pour autant sacrifier leur identité sur l’autel du sensationnel.

Risque de la part d’un public qui, en franchissant les portes du théâtre, accepte de pénétrer des contrées inconnues, voire dangereuses, de découvrir des « pensers nouveaux » sur des vers nouveaux, n’en déplaise à Musset. Risque accepté par les metteurs en scène également, qui, à travers ces pensers et ces vers, provoquent toujours le débat, comme ont pu le faire, lors des éditions précédentes, Jürgen Gosch avec son Macbeth (2007) ou Ilay den Boer avec Ceci est mon père (2011). Et – pourquoi se le cacher ? – risque économique, dès lors que l’on parie aussi sur ce qui sort du spectre de ces artistes internationaux que l’on croit connus, lorsque l’on cherche l’inattendu là où il serait plus facile de miser sur la valeur sûre.

Le Standard Idéal, un produit à risque sur la place boursière des valeurs artistiques.

Le songe d'une nuit d'été
Le songe d'une nuit d'été © Alípio Padilha

Ce risque, les artistes invités cette année ont accepté de s’y exposer. Le Teatro Praga (Lisbonne) tout d’abord, en conviant sur la scène plus de 60 acteurs et musiciens pour une variation sur le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare et The Fairy Queen de Henry Purcell. Toutes les ficelles du théâtre sont ici activées, vidéo, musique, performance, danse.[…] Ils apportent ainsi la preuve que la créativité passe aussi par le souci des spécificités du matériau et jamais par l’arbitraire de la mise en scène. Voilà pour la révélation.

Mais nous voulons aussi la continuité. Avec Calixto Bieito par exemple, qui revient, après le grand succès de L’Opéra de quat’sous. Son nouveau spectacle Desaparecer sait transmettre la finesse d’Edgar Allan Poe et de Baudelaire, son traducteur, au-delà des frontières sensibles entre le familier et le terrifiant. Puis des retrouvailles avec des comédiens d’exception, découverts avec l’ancienne troupe d’Arpád Schilling, Kretakör, qui se confrontent au paradoxe même de la création : s’inscrire dans la tradition d’une esthétique éprouvée et reconnue, tout en développant un langage propre.

Le songe d'une nuit d'été
Le songe d'une nuit d'été © Alípio Padilha

Le Clavier bien tempéré __ de David Marton, qui a déjà pu conquérir le public de la MC93 avec trois formes d’un théâtre musical d’excellence, est un « grand œuvre » – un projet « total » qui engage la MC93. Pour la première fois dans le cadre du Standard Idéal sera tentée une véritable coopération entre un théâtre français et une institution allemande, au fonctionnement radicalement opposé. À la confrontation des regards sur le théâtre et ses matériaux s’ajoute ici celle des méthodes. Aller plus loin que le simple – mais si nécessaire – accueil, dépasser ses propres modes de production : une entreprise alchimique dont les implications sont multiples, depuis les questions dramaturgiques jusqu’au planning des répétitions. Et pourtant, gageons que l’or naîtra ici du plomb. L’amour du risque : les éditions précédentes du Standard Idéal ont montré que le jeu en valait la chandelle. Chaque année, artistes et public nous ont, comme on dit en période électorale, renouvelé leur confiance. L’amour du risque, celui de la continuité et de la nouveauté. 9 ans : pas d’ancrage immobilisant, mais l’envie d’ouvrir de nouvelles voies, toujours.

Barbara Engelhardt

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