Ivan, l’un des frères Karamazov de Dostoïevski, a composé ce poème, “Le Grand Inquisiteur”, dans lequel il fait parler ce personnage…

Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur
Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur © Simon Gosselin

Parallèlement aux Frères Karamazov, Sylvain Creuzevault fait du « Grand Inquisiteur », passage le plus fameux du roman de Dostoïevski, un objet scénique autonome : une vertigineuse parabole sur la liberté qui se prête à une grande variété de traitements. 

Au sein des Frères Karamazov, l’épisode du « Grand Inquisiteur » occupe une place d’élection. Freud tenait pour « l’une des plus hautes performances de la littérature mondiale » ce dialogue, politique et philosophique tout autant que théologique, entre le pieux Aliocha et son frère Ivan, l’intellectuel matérialiste, autour d’une lancinante question : l’homme est-il apte à la liberté ? 

Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur
Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur / Simon Gosselin

Cela avait pourtant bien commencé. Deux frères se retrouvent à table, à l’auberge, se parlent en tête à tête pour la première fois ou presque. Passe encore que l’un veuille tuer leur père, que l’autre l’ait fui pour se réfugier au monastère. Le problème est ailleurs : mettez deux gamins russes ensemble, et ils vous feront de la métaphysique ! annonce Ivan, l’intellectuel torturé, à son frère Aliocha, novice "intranquille". 

Dans un réquisitoire contre la Création, Ivan liste bientôt quelques faits divers cruels qu’il collectionne, avant de réciter l’un de ses poèmes. C’est “Le Grand Inquisiteur”, où Jésus a la mauvaise idée de redescendre sur terre au mauvais endroit au mauvais moment : l’Espagne de Torquemada. Direction la prison, où le vieux cardinal menace de le livrer au bûcher. C’est que Jésus vient effectivement “déranger” le gouvernement instauré par l’Église : il offre de nouveau aux hommes la liberté de croire en “Lui” plutôt qu’aux pouvoirs terrestres et aux tentations matérielles. Mais selon Ivan, c’est aussi une liberté de faire le mal... 

Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur
Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur / Simon Gosselin

Si Dostoïevski a été un conservateur patenté, “Le Grand Inquisiteur” apparaît donc au contraire comme “l’œuvre la plus anarchiste et la plus révolutionnaire qui fût jamais créée”, selon le mot du philosophe russe Nicolas Berdiaev. Elle invite en effet à “démasquer” le Grand Inquisiteur, “partout où il se trouve”. C’est justement ce à quoi souhaitent s’employer Sylvain Creuzevault et son équipe, en convoquant notamment sur scène des vestiges du siècle passé. De Staline à Thatcher, tous grands inquisiteurs !

Sylvain Creuzevault s’est emparé de ce fragment d’une richesse inépuisable, propice à toutes les interprétations et les mises en abîme, pour en faire un objet scénique à part entière, en le traitant d’une manière autonome et radicalement différente de ce qu’il propose dans sa mise en scène du roman de Dostoïevski.

Ce Christ n’accepte ni ne refuse rien, il semble laisser l’Inquisiteur à ce qu’il est, mais son geste silencieux est quand même sans doute un signe d’amour. C’est ce que comprend Aliocha, d’où son baiser à son frère quand celui-ci a fini de lui réciter son poème. Il l’embrasse comme le Christ a embrassé l’Inquisiteur. Et là, Ivan lui crie “Plagiat !...” Cette compassion de l’amour, Ivan ne la comprend pas. Aimer son prochain, ce qu’Aliocha lui montre en imitant le Christ, c’est une possibilité qu’il ne saisit pas. Et pourtant, c’est lui qui l’a inscrite silencieusement à la fin de son poème. Ces Karamazov sont des enfants...

Sylvain Creuzevault, propos recueillis par Daniel Loayza, Paris, 3 septembre 2020

Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur
Sylvain Creuzevault Le Grand inquisiteur / Simon Gosselin

►►► Distribution

  • D’après Fédor Dostoïevski 
  • Mise en scène Sylvain Creuzevault
  • Avec Nicolas Bouchaud, Sylvain Creuzevault, Servane Ducorps, Vladislav Galard, Arthur Igual, Sava Lolov, Frédéric Noaille, Sylvain Sounier
  • Traduction française André Markowicz 
  • Adaptation Sylvain Creuzevault 
  • Dramaturgie Julien Allavena 
  • Scénographie Jean-Baptiste Bellon

Sources l’Odéon, Théâtre de l’Europe

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