de Molièremise en scène Jean-François Sivadier

avec Cyril Bothorel - Oronte - garde, Nicolas Bouchaud - Alceste, Stephen Butel - Acaste, Vincent Guédon Philinte - Du Bois, Anne-Lise Heimburger - Eliante, Norah Krief - Célimène, Christophe Ratandra - Clitandre et Christèle Tual - Arsinoé - basque

Aujourd’hui, Alceste voudrait s’expliquer avec Célimène, une bonne fois pour toutes. Il ne souffre plus de demi-mesure, ni sociale, ni politique, ni esthétique, ni amoureuse. Alceste est excédé, emporté par un flot de bile noire : mort à l’hypocrisie et qui m’aime me suive ! Seulement voilà :notre mélancolique en crise, qui tient tant à ce qu’on le distingue, n’est peut-être pas si différent des petits Marquis qui l’énervent tant. Lui aussi se regarde au passage dans la glace pour ajuster ses rubans verts... Mais aujourd’hui, le réel prend un malin plaisir à irriter sa passion (qui le rend par ailleurs si attachant !...) en retardant pour notre plus grande joie l’explication finale entre les deux amants. Et puis la sincérité absolue, la transparence des intentions et des sentiments, n’est peut-être qu’une utopie, qui ne va pas sans quelque danger…Depuis ses brillants débuts de metteur en scène, l’Odéon suit et soutient le travail de Jean-François Sivadier. Le voici de retour avec ce Misanthrope énergique et coloré, dont il a confié le rôle-titre à son interprète de prédilection, Nicolas Bouchaud.

Le Misanthrope
Le Misanthrope © Brigitte Enguérand

Toujours «trop» - Nicolas Bouchaud parle de son Alceste

Le tout premier travail, c’est de démonter la pièce, repérer les strates d’écriture. Dans Le Misanthrope, on voit tout de suite qu’il y a au moins deux Alceste : celui du début, le «misanthrope », et celui de l’Acte II scène 1, l’«amant jaloux». Ce sont deux figures différentes. On a là une première polarité, que résume très bien le premier titre de la pièce : L’Atrabilaire amoureux. Puis on étudie l’écriture, et on s’aperçoit que Molière emprunte à Mademoiselle de Scudéry, qu’il s’autoparodie en reprenant des morceaux de Dom Garcie de Navarre, sa comédie héroïque, mais en exagérant, en hyperbolisant l’expression. Il donne à Alceste des accents encore plus déments qu’à Dom Garcie. Et il ajoute même des petites allusions parodiques au Cid de Corneille... Ce qui confirme que la grande figure de langage d’Alceste, son totem rhétorique en quelque sorte, c’est l’hyperbole. S’il est drôle, c’est parce qu’il est hyperbolique, toujours «trop»… En même temps, il dénie au langage toute possibilité de polysémie. Il réclame la littéralité en toutes choses. Voilà donc ma première porte d’entrée. J’essaie de lire comment l’écriture s’amuse à jouer. Comment elle est toujours un jeu avec des formes et invente chemin faisant la sienne propre. C'est d'ailleurs pourquoi il n'existe pas d’«unité de caractère». Je crois que la pièce est plus une «comédie de comportement» qu'une «comédie de caractère». Au théâtre, un personnage n'existe qu'en situation, qu'en action.Ce qui me touche aussi beaucoup, c’est de pouvoir travailler sur une histoire des interprétations, interroger différentes traditions du jeu. J’ai vu plusieurs acteurs jouer Alceste. Il y en a d’autres que je n’ai pas vus dans le rôle, mais avec qui je peux parler. Et d’autres encore qui n’ont pas joué Alceste, mais qui en parlent très bien : Michel Bouquet, par exemple…

Le Misanthrope
Le Misanthrope © Brigitte Enguérand
Alceste est-il un personnage comique ou tragique ? Si on le tire vers le pathétique, la pièce devient un drame. Et elle n’est plus aussi vive, aussi roborative. Il y a tellement d’humour noir, de violence là-dedans ! Si on y déchiffre l’histoire d’un homme vertueux qui ne serait pas à sa place dans la société qui est la sienne, on affadit la pièce. C’est Rousseau qui a inauguré une certaine lecture qui fait d’Alceste un héros victime d’un monde méchant… Sauf qu’il met des rubans verts, quand même ! C’est un misanthrope de salon. Ce qui nous entraîne du côté de la comédie. Alceste est un membre de la grande famille moliéresque des fous furieux. Arnolphe ou Orgon sont ses cousins…Il souffre d’un déséquilibre humoral. Trop de bile noire. Ça, c’est une indication formidable pour un acteur. Elle implique directement le physique, le corps. S’il souffre d’un excès de bile noire, cela veut dire que son texte va sortir par à-coups, par pulsions… D’ailleurs, pourquoi est-ce qu’il parle autant ? Il dit qu’il n’aime pas les hommes, et il n’arrête pas de faire cette chose humaine entre toutes : parler. C’est le genre de paradoxe formidable qui me nourrit comme interprète. Il m’a amené à être très attentif aux relances internes du texte. Alceste se relance tout seul.Dès le début, il est déjà chargé à bloc. Mais il a beau lâcher de la pression, il n’arrête pas de reprendre, de prolonger son discours… Il est excédé, dépassé, épuisé, travaillé au corps par cet excès de bile noire. Son texte se scande par saccades, requiert énormément de souffle, beaucoup de moments où il faut laisser jaillir le texte sans le «raisonner». Quelque chose s’empare d’Alceste, malgré lui. C’est ça qui fait sa différence : il ne sait pas plus que les autres quand l’éruption va se produire. Ça ne lui laisse aucun recul. De tous les personnages, il est celui qui compose le moins.
Le Misanthrope
Le Misanthrope © Brigitte Enguérand
Il agit avant de connaître les conséquences de son action. Et il parle avant même d’avoir pu rejoindre sa pensée. Conséquence : Alceste est celui qui ne pourra jamais être Alceste… C’est qu’il ne s’appartient pas. Il ne se connaît pas. Ni l’«autre» non plus. Il ne le voit pas. Célimène, il la rêve plus qu'il ne la voit vraiment. Il est profondément clivé à l’intérieur. Le programme qu’il énonce dans la première scène, cette exigence de sincérité absolue, est une utopie – c’est-à-dire quelque chose de désirable, mais qui n’existe nulle part. Ce défi, c’est celui-là même que le personnage lance à son acteur. L’acteur entre en scène, et là, devant lui, il a ce programme : sincérité avant tout. Bon. Mais très vite, l’acteur s’aperçoit quand même qu’il est sur un plateau de théâtre. Avec un texte appris par coeur. Donc en train de mentir au mieux. Et ce personnage qui s’obstine, et qui lui dit : sois sincère, partout, toujours ! C’est extraordinaire. Dès le lever du rideau, on est dans la mise en crise du personnage, de l'acteur et de la représentation. Cette crise, passionnante et passionnelle, c’est un point que j’essaie toujours de repérer. Pour moi, c’est une porte d’entrée dans la pièce et dans le rôle._Propos recueillis par Daniel Loayza le 4 mars 2013_
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.