Texte Frédéric PommierMise en scène Jorge LavelliAvec Francine Bergé la Grande, Catherine Hiegel la Petite, Francis Leplay le Docteur, Raoul Fernandez le Monsieur Dame, Sophie Neveu la Tutrice et Liliane Rovère l'auxiliare de vie. C’est l’histoire de deux soeurs, deux vieilles filles à chats qui fonctionnent comme un vieux couple en permanence à la limite de la séparation : une caresse, un coup de griffe, une insulte, un mot doux, une pointe d'humour, une de cynisme... Elles s’aiment autant qu'elles s’horripilent.Puis le temps les rattrape : le passé, les regrets, la grande Histoire, la maladie. La mémoire s’échappe, le cerveau s’envole, les autres les volent... Illustration d’une société qui, parfois, délaisse et dévore ceux qui perdent la tête. Dans cette pièce, il y a donc les deux soeurs, la Grande et la Petite, mais on croise aussi le Docteur, l’Auxiliaire de vie, la Tutrice et un Monsieur Dame se présentant comme un ami. On parle d’un enfant, seul prénom prononcé. On évoque une madame Jeunesse, qu’on ne verra jamais.

Premier tableau : chez la GrandeDeuxième tableau : chez la PetiteTroisième tableau : chez les VieuxQuatrième tableau : chez les FousFrédéric Pommier"Avant, les biscuits tenaient mieux dans les assiettes."

Ce texte est né en 2006. Une nuit d’avril. Deux mois plus tôt, elles étaient parties. D’abord Marie-Madeleine. Puis Marie-Anne. L’aînée, puis la cadette. À dix-huit jours d’intervalle. Elles étaient des amies d’enfance de ma grand-mère et je les aimais beaucoup. J’ai vécu chez Marie-Madeleine l’année de ma terminale. J’avais seize ans. Elle me préparait mon café le matin, me questionnait sur mes notes et sur mes professeurs, m’emmenait à la crêperie, me tricotait des écharpes… Marie-Anne n’habitait pas loin. Elle venait déjeuner tous les jours et tous les jours, les deux soeurs ne cessaient de se disputer. Pour une bricole, un détail : la taille de leur père, la taille d’une tumeur, la qualité d’une quiche, la date des bombardements, la couleur du costume d’un chanteur d’opéra… Pour une bricole, un détail, il arrivait qu’elles se balancent des horreurs à la figure. Parfois même des casseroles. Elles ne faisaient rien l’une sans l’autre et pourtant ne se supportaient plus, chacune renvoyant à l’autre le miroir de sa vie ratée. Elles n’ont pas eu de mari.Pas d’enfant. Uniquement des chats. Quand je les ai connues, Marie-Madeleine et Marie-Anne étaient des vieilles filles à chats.

Le prix des boîtes
Le prix des boîtes © Mirco Magliocca

Ensuite, je me suis éloigné pour mes études et le travail. Avec Marie-Madeleine, on s’est alors écrit, on s’est téléphoné. Je lui racontais mes projets. Elle me racontait ses journées, sa vie et celle de ses chats : Praline qui perd ses poils, Caramel qui devient agressif, Mickey qui tombe malade... Puis c’est elle qui est tombée malade. Je l’ai constaté en revenant m’installer près de chez elle quelques années plus tard. Elle a commencé à perdre la mémoire. À perdre l’équilibre. À devenir un peu grossière. Et elle s’est retrouvée confrontée à des murs. Le mur du corps médical. Celui des services sociaux. Celui du système des tutelles. Marie-Anne s’est cognée aux mêmes et je m’y suis cogné aussi. "Qui êtes-vous ?", me demandait-on lorsque je venais aux nouvelles. "Et à quel titre êtes-vous là ?" Ce à quoi je répondais que j’étais là, tout simplement. Pas autant qu’il l’aurait fallu, mais j’étais là. Et j’ai vu. J’ai vu Marie-Madeleine devenir incapable d’habiter toute seule. Ses meubles vendus. Sa maison liquidée. J’ai vu la tutrice liquider sa maison et brader tous ses meubles. Puis, j’ai vu Marie-Anne tomber malade à son tour, mais continuer à se battre pour qu’on s’occupe de sa soeur. Laquelle a été transférée dans une maison de retraite. De plus en plus perdue. Effrayée. Un moineau. Ne reconnaissant plus personne, ne sachant presque plus parler. Ni marcher. Se laver. S’habiller. Parfois, on l’habillait. Parfois, on l’oubliait. Jusqu’à ce qu’elle se mette à crier. Quelqu’un qui crie, c’est dérangeant. Vous comprenez, monsieur, les autres pensionnaires se plaignent, ils ne peuvent plus dormir ! Pour que les autres puissent dormir, elle a donc été internée dans un hôpital psychiatrique. J’ai vu le délabrement des lieux et celui de Marie-Madeleine. Les bleus sur ses bras. Le personnel froid et les vêtements qui disparaissent, en même temps que les souvenirs. Cette nuit d’avril 2006, je ne saurais dire exactement ce qui m’a amené à écrire. Peut-être le besoin de raconter ce que j’avais vu. Peut-être aussi l’envie de rendre hommage à ces deux femmes et de les faire revivre… Au départ, c’est d’ailleurs leurs prénoms que j’avais écrits. Ensuite, je les ai effacés et le texte est devenu pièce. Marie-Madeleine est devenue la Grande et Marie-Anne, la Petite. Deux soeurs sur le chemin de la mort. Raconté comme cela, ce n’est pas drôle. La mort n’est jamais très drôle. Mais parce que l’on est au théâtre, on peut tordre les choses et les retordre encore pour pouvoir en rire, même si le rire est jaune, quand il n’est pas totalement noir.Je crois que Le Prix des boîtes n’est pas une pièce sur la fin, mais plutôt sur le coût de la vie.Frédéric Pommier (janvier 2013)

Le prix des boîtes
Le prix des boîtes © Mirco Magliocca

J’ai lu Le Prix des boîtes et ai pensé que son jeune auteur signait là son acte de naissance. L’ouvrage raconte une histoire qui a la vertu de pouvoir s'interpréter de manières diverses, voire opposées. Comme dans les bonnes pièces de théâtre, plusieurs interprétations s’offrent aux lecteurs, qui s’ouvriront plus tard aux spectateurs. D’abord parce que nous sommes dans un temps dramatique suspendu et qu'on nous introduit dans les coursives de la vieillesse et du doute. Sommes-nous à la fin d’une aventure ou, au contraire, assistons-nous à la naissance d’un épisode perdu d’un roman fantastique décalé du réel et pourtant, si étrangement proche?

Nous allons mourir, sans doute et sans faute. Mais, comment s’organise cette transition, ce passage, ce moment sans temps à comptabiliser et mémoriser?Une dramaturgie sincère et directe structure l’émotion de ses personnages avec sensibilité et humour. Tout devient familier, tout devient proche : nous sommes attachés à la destinée de leurs sorts. Guidé par un regard oblique, un paysage opaque surgit doucement, qui nous interpelle et nous questionne. La réalité prend le pas sur la fiction.Le style de Frédéric Pommier et son sens de la liberté ont attisé en moi l’envie de travailler sur cet ouvrage. Il n’y a pas de message qui se dégage ; pas plus que des comportements avec des clés de lecture ; une ligne fraîche et poétique naît de savoir conjuguer le malheur et le combat contre le temps qui passe ; on rêve de Tchekhov, de Copi ; la fraternité cherche sa place.Je ne saurais répondre à la question de la "nouveauté" de la pièce. Je voudrais que les chemins de liberté qu’elle nous trace puissent prendre plusieurs sens à la réalisation. La violence a sa place dans ce spectacle ainsi que la surprise. Et bien évidemment l’humour.... Et puis tout cela nous renvoie au théâtre. Toujours au théâtre.Jorge Lavelli (mai 2012)

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