de William Shakespeare mise en scène Christian Schiaretti Texte français Yves Bonnefoy dramaturgie Florent Siaud - scénographie et accessoires Fanny Gamet d’après une idée de Christian Schiaretti

Les origines du Roi Lear - Première publication en 1608

On ne sait pas si Le Roi Lear a précédé ou suivi Macbeth. Les indices se contredisent, mais l’écriture théâtrale autant que le matériau thématique font penser à une oeuvre tardive. Sans élément surnaturel, il y a dans Lear une atmosphère fabuleuse, une naïveté grandiose, et une utilisation de la théâtralité qui annoncent la dernière période. La fusion du tragique et du burlesque, le mélange des époques, de l’antiquité païenne à la période contemporaine, la séquence chronologique aussi irréaliste que dans Othello, font de Lear une oeuvre que l’on pourrait qualifier d’expérimentale ou d’avant-gardiste.

Le Roi Lear
Le Roi Lear © Michel Cavalca

La réputation de la pièce est, depuis la restauration de 1660 à nos jours, partie du plus bas pour atteindre le plus haut. Elle fut longtemps considérée comme une oeuvre barbare. Le scénario semble tiré d’un conte de Grimm, ou plutôt de deux contes qui se ressemblent et fournissent deux intrigues. Les deux lignes dramatiques, parallèles d’abord, se rejoignent et s’unissent.Malgré son caractère mythique, la parabole du Roi Lear et de ses trois filles passait pour être fondée sur des événements réels, situés dans la Bretagne antique, comme l’histoire de Gorboduc et de ses deux fils. (Gorboduc est une tragédie appartenant au théâtre élisabéthain). Shakespeare a pu également s’inspirer de Spenser, et surtout d’une tragédie intitulée Le Roi Leir, dont on ne connaît pas l’auteur. Représentée en 1594, imprimée en 1605, elle contient l’essentiel de l’intrigue que nous connaissons. Quant à la trame secondaire, l’histoire du comte de Gloucester et de ses deux fils, elle vient de l’Arcadie de Sir Philip Sidney.Henri Suhamy, Shakespeare, Livre de poche

Sur notre Lear

Du Roi Lear, on ne garde bien souvent que l’épisode de la lande ; une errance percée de cris, de grondements de tonnerre. Une sarabande macabre dansée par un roi déchu, un ami fidèle, un fils trahi et un fou. La pièce de Shakespeare, souvent, se dissout dans cet épisode où tout est balayé par le vent, par les cris : les grands mots avec le destin d’un vieillard… Ne reste de ce texte, que la déliquescence d’un roi devenu homme, d’un homme devenu fou. Un roi beckettien qui se traîne, perdu dans la folie et le regret. Une pièce réduite à des bornes théâtrales mythiques – la lande, la falaise, les yeux crevés – entre lesquelles résonnent les imprécations lucides d’un esprit égaré. Si, il reste peut-être les trois filles ; le souvenir vague d’une crise de famille, d’un mauvais partage. Mais tout le reste, alors ? « Bruit et fureur », encore, et rien que cela ? Il faut faire entendre, faire voir que non.

Le Roi Lear
Le Roi Lear © Michel Cavalca

Notre Roi Lear ne sera pas un Lear de la dissolution, de la déliquescence. Certes, l’intrigue de la pièce repose effectivement sur un partage royal qui tourne court, déséquilibrant puis divisant le royaume. Certes, un statu quo politique fragile éclate lorsque la couronne de Lear se brise, que le pays se déchire et que, du même coup, la pièce éclate dans ses enjeux, dans ses intrigues, chacun partant conquérir ce qu’il pense être son droit au pouvoir.Mais malgré cette structure dramaturgique éclatée, multipliée et répandue comme un cancer dans la chair de Lear et dans les bourrasques du royaume dévasté, le texte est soutenu – et la mise en scène veut être soutenue – par une tension dramatique constante. Car les fils d’intrigues, se déployant dans tous les sens, sont bel et bien fixés à une trame. Et c’est la virginité palpitante de cette trame qu’il faut retrouver dans Le Roi Lear. Débrouiller et faire entendre les enjeux politiques et guerriers de la pièce (ce Lear-là sera un lointain cousin du Ran de Kurosawa) pour tenir le public, le maintenir dans la continuité d’une intrigue quasi-policière, refusant de l’abandonner à la dissolution qu’il ne connaît que trop.

Car cette tentation de la dissolution dramatique ne tient qu’à une interprétation affective de la pièce de Shakespeare. En plus d’être un roi beckettien, Lear n’est bien souvent, dans l’imaginaire, que la figure du père tyrannique et mal-aimé. Or, Le Roi Lear n’est pas une pièce intime. C’est une pièce publique où l’intime et le politique sont constamment tressés , croisant une officialité cérémonielle et une sphère intime dans laquelle les personnages expriment tour à tour désarroi, esseulement et désirs. Ce que nous souhaitons exposer, dans ce travail, c’est le terrain miné que constitue la ritualisation sur laquelle s’assied le pouvoir de Lear – tout pouvoir en général. Dans un univers codifié à l’extrême, balisé de cérémoniaux et de gestes politiques, l’affectif sans partage et la pureté du sentiment peuvent-ils encore trouver leur place ?

Ce que demande le roi – dans la scène fondatrice où il exige que chacune de ses filles réponde à la question « combien tu m’aimes ? » – n’est donc ni une démonstration d’amour, ni un concours d’hypocrisie ; il s’agit de la soumission publique à un exercice rhétoricien. Ce qui est véritablement en jeu dans Le Roi Lear, c’est la pression exercée, sur l’individu, par le cérémoniel formel du pouvoir. Le silence de Cordélia, la petite dernière, n’est pas un manque d’amour à Lear-père ; il est un manque de respect à Lear-roi. Son refus de se plier à l’hypocrisie d’une parole de Cour est une déclaration d’amour privée inaudible dans les circonstances politiques publiques. Goneril et Régane, elles, ne sont plus les deux méchantes soeurs d’un conte ; elles sont simplement deux filles subissant des retombées tyranniques, sous la coupe de ce qu’il peut y avoir de terriblement gênant – et de tabou – dans une vieillesse autoritaire. Et Lear est, lui, un roi tenace à la couronne brisée, régnant coûte que coûte sur un royaume divisé et qui n’est plus le sien ; un corps entièrement vidé de sa substance symbolique.

Le Roi Lear
Le Roi Lear © Michel Cavalca

Ce que Lear raconte alors, c’est moins l’errance sentimentale d’un vieillard abandonné que le déclin programmé d’un homme politique mis à la porte de son système, de son époque et de son monde. Ce Lear-là s’appuiera sur une bascule toute élisabéthaine ; celle du lance-pierre à la dague, du Moyen Âge à la Renaissance, d’un univers à un autre. Le Roi Lear auquel nous travaillons, se tiendra sur cette bascule entre un âge ancien, pierreux et sacré et une cosmogonie nouvelle toute en métamorphoses géographiques, en mutations politiques, en dynamiques vitruviennes.Un théâtre qui s’avoue comme une machine à transformations, un redoutable dispositif ; écrin dans lequel les suspensions lumineuses, erratiques et lunaires de Serge Merlin répercuteront les errances d’un Lear non plus perdu dans un monde déliquescent mais égaré, seul, à rebours d’un monde en marche. Propos de Christian Schiaretti recueillis par Pauline Picot

La tournée

La Manufacture, Nancy - Représentations à l’Opéra National de Lorraine - NancyMars : Mercredi 26, vendredi 28, à 20 h 30 / jeudi 27, samedi 29, à 19 h 00Théâtre de la Ville, Paris Mai : lundi 12, mardi 13, jeudi 15, vendredi 16, samedi 17, lundi 19, mercredi 21, jeudi 22, vendredi 23, samedi 24, mardi 27, mercredi 28, à 19 h 30dimanche 18, dimanche 25, à 15 h 00Le Bateau Feu, Dunkerque Juin : Mercredi 4, jeudi 5, vendredi 6

Le Roi Lear
Le Roi Lear © Michel Cavalca
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