De William Shakespeare Traduction Jean-Michel Déprats Mise en scène, décors et costumesLaurent PellyDeux jeunes couples victimes d'un sortilège raté, une querelle d'amoureux entre le roi et la reine des fées, une troupe d'artisans improvisés comédiens tentant désespérément de répéter un spectacle pour le mariage du roi. Ces trois mondes vont s'entremêler lors d'une nuit ensorcelante, dans une forêt étrange et enchantée qui réveille les songes enfouis et les folies amoureuses...

Le fou, l’amoureux et le poèteLes amoureux et les fous ont des cerveaux bouillants,Des fantaisies visionnaires, qui conçoiventPlus de choses que la froide raison n’en perçoit.Le fou, l’amoureux, et le poèteSont d’imagination tout entiers pétris :L’un voit plus de démons que le vaste enfer n’en peut contenir ;C’est le fou. L’amoureux, tout aussi exalté,Voit la beauté d’Hélène au front d’une Égyptienne.L’oeil du poète, roulant dans un parfait délire,Va du ciel à la terre, et de la terre au ciel.Et quand l’imagination accoucheLes formes de choses inconnues, la plume du poèteEn dessine les contours, et donne à ce qui n’est qu’un rien dans l’airUne demeure précise, et un nom.Tels sont les tours d’une imagination puissante,Il lui suffit de concevoir une joie,Pour percevoir le messager de cette joie.Et, la nuit, si l’on se forge une peur,Comme il est facile de prendre un buisson pour un ours ! William Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été, Acte V

La vie est un songe - Extraits de l'entretien avec Laurent Pelly

Le songe d'une nuit d'été - photo de répétition
Le songe d'une nuit d'été - photo de répétition © Polo Garat

C’est dans les cinq dernières années du XVIe siècle, à la même époque où il compose Roméo et Juliette, que William Shakespeare invente le premier de ses mondes imaginaires : un bois proche d’Athènes, peuplé d’elfes légers et de fées malicieuses dont les sortilèges vont dérouter le coeur des mortels. En quittant, lors d’une nuit d’été, les marbres rigides du palais athénien, les amants en fuite et leur entourage s’enfonceront toujours plus profondément dans la forêt de leurs désirs, là où se déploient les troubles, là où s’affrontent les pulsions... Chaos et confusionpour le plus poétique enchantement.

Et si la forêt magique n’était qu’un espace mental ?Et si les mythiques êtres qui la peuplent n’existaient en fait que dans l’imagination des personnages ?Explications...Monter Le Songe d’une nuit d’été après avoir repris Macbeth... C’est travailler sur le positif – au sens photographique du terme – dont Macbeth serait le négatif. Brillant, drôle, sensuel, érotique et ludique, Le Songe fait contrepoint à une tragédie noire. Au terrible constat sur l’homme, amer, épouvantable et désespéré de Macbeth, répond une ode lumineuse et joyeuse, à la nature au sens général du terme et, en dépit de ses défauts, à l’humanité.Qu’est-ce qui vous séduit dans cette pièce ? Son mystère. Elle est bien plus complexe que ne l’est Macbeth. Ce qui est souvent le cas des comédies, et de surcroît celle-ci est une comédie à tiroirs qui, par delà la féerie, se révèle ambiguë et profonde. Le Songe offre un matériau incroyable : trois pièces en une seule, trois mondes – les dieux, la cour, le peuple– unis par une commune déraison, une histoire dont les voies multiples sont souvent sinueuses, parfois tortueuses. C’est enfin une glorification de l’imagination donc du théâtre – un théâtre qui ne cesse de se regarder et de nous regarder – une fête de la poésie qui puise ses sources tant dans l’Antiquité que le Moyen-Âge et qui porte l’humanité là où Macbeth l’enfonce.

Le songe d'une nuit d'été - photo de répétition
Le songe d'une nuit d'été - photo de répétition © Polo Garat

À Philostrate qui lui présente le spectacle que vont jouer des comédiens amateurs, le duc d’Athènes Thésée rétorque : « Drôle et tragique ? Fastidieux et court ? C’est de la glace brûlante, de la neige prodigieusement étrange. Comment trouverons-nous l’accord de ce désaccord ? » N’est-ce pas la même question qui se pose à vous en abordant cette pièce qui mêle constamment réel et merveilleux ? Le Songe est une sorte de labyrinthe joyeux qui reste un mystère. Je ne cesse d’opérer des allers-retours à l’intérieur de l’oeuvre, de changer de direction dans le travail avec les comédiens : de chaque situation, on peut dire tout et son contraire, ce qui n’est pas le cas de Macbeth qui va droit devant, avec la brutalité d’une lance ou d’une flèche. Avec Le Songe, on est davantage dans quelque chose de vaporeux, d’onirique comme l’indique le titre. Je reste fasciné par l’audace de cette forme, sa joviale et allègre modernité. Cette comédie, qui a presque 500 ans, fait jouer en même temps la réalité et le rêve, mais un rêve proche du fantasme et du subconscient et pose noir sur blanc - avec les artisans venus présenter une pièce pour le mariage de Thésée -l’idée de distanciation. Quand on pense où en est le théâtre français à la même époque, voire un siècle plus tard, ce que fait Shakespeare est vraiment étonnant. L’enjeu, face à cette forme vivante, mouvante, inventive, sans limite, c’est de s’arrêter à un moment pour tracer enfin un contour..... Comment se matérialise votre scénographie ? Raconter le rêve, c’est partir du lit : cet élément réaliste et concret permet de décliner l’univers de la nuit – pyjamas, sous-vêtements, nudité... – mais le lit, c’est aussi le tremplin du rêve, le cocon d’où peuvent surgir des images infinies, complètement irréelles ou surréelles... La première image c’est donc un tout petit lit perdu dans un espace gigantesque et noir ; le mariage évoqué dès la première scène, c’est déjà le rêve d’Hermia : comme si elle se réveillait en pyjama dans une soirée aristocratique où débarquerait son père pour faire un scandale, cassant la fête et l’atmosphère plaisante qui y était liée. On va dérouler ce fil de l’onirisme, en jouant aussi par instants avec la salle, en provoquant des ruptures, des avancées, des impasses ou desglissements. Comme dans un labyrinthe fantasmé....

Le songe d'une nuit d'été - photo de répétition
Le songe d'une nuit d'été - photo de répétition © Polo Garat

Nombre de mises en scène de cette pièce veulent que ce soit le même comédien qui joue Thésée et Obéron, idem pour Hippolyta et Titania. Ce n’est pas votre intention... Ce choix serait trop univoque. Axant la dramaturgie sur ces quatre personnages, il laisse entendre que Titania / Obéron sont simplement le double rêvé, fantasmé, voire l’inconscient du couple humain Hippolyta / Thésée... Pour moi Titania et Obéron représentent la sensualité, pour ne pas dire la libido de tous les personnages, y compris des artisans : à travers la volupté des corps, la forêt révèle l’érotisation exacerbée des sentiments de tous les personnages puisque l’artisan Bottom, devenu âne, n’est plus ici l’image de la bêtise, mais celui de la plus grande vigueur sexuelle. L’érotisme est partout, audacieusement permanent dans Le Songe....Cette nuit d’été, était-ce un jeu, un rêve, un fantasme ou une utopie ? Une utopie, c’est trop dire. Au bout du compte, on parviendra certes à un monde où chacun est réconcilié, mais cette réconciliation n’est possible que par le maintien d’un peu de magie. Si les autres personnages sortent du monde magique, Démétrius lui doit rester sous l’effet de substances, enchanté à vie... pour accepter l’amour d’Héléna. Il faut un peu de poésie et d’imagination, pour qu’avec l’intervention des dieux qui se servent aussi des humains pour régler leurs propres conflits, le destin des personnages soit réglé et que la raison l’emporte sur les fureurs de la passion. La fin de la pièce n’est d’ailleurs pas un happy end. Tout pourrait bien recommencer la nuit prochaine ou au prochain été, quand la nature et l’homme seront en pleine effervescence sensorielle... Alors rêve ou réalité, qu’importe ! Cette histoire, c’est aussi une blague, comme le disent le roi des fées, Obéron, et le malicieux Puck à la fin de la pièce. Ce qui compte, c’est de croître et... de se multiplier !Finalement, n’est-ce pas la représentation qui est un songe ? Un beau songe. À rêver au même moment par le public et les comédiens. Ensemble.Propos recueillis par Jean-Louis Pélissou - Toulouse, 8 janvier 2014

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