texte de Nicolaï Erdman, mise en scène de Patrick Pineau

Un homme réveille sa femme en pleine nuit parce qu’il a envie de saucisson. Le couple se dispute et le propos très vite s’emballe – est-ce que c’est une vie, ça ? – au point que notre homme, Sémione, en arrive à prononcer des paroles définitives : si c’est comme ça, alors il va disparaître. Ces paroles définitives ne sont en fait que paroles en l’air, car s’il disparaît effectivement, c’est pour partir à la recherche du saucisson. Mais sa femme l’ignore et affolée appelle à l’aide un voisin. Les tentatives pour démontrer au soi disant suicidaire que la vie est belle et ainsi le dissuader de commettre l’irréparable, idée qui pour l’instant ne lui a même pas sérieusement traversé l’esprit, sont si maladroites qu’elles réussissent, sinon à le persuader du contraire, du moins à le décider par esprit de vengeance.

Le suicidé - Renaud Léon, Babacar M’Baye Fall, David Bursztein, Charlotte Merlin, Laurence Cordier, Manuel Lelièvre .....
Le suicidé - Renaud Léon, Babacar M’Baye Fall, David Bursztein, Charlotte Merlin, Laurence Cordier, Manuel Lelièvre ..... © Philippe Delacroix

Entre-temps la rumeur a couru qu’un homme voulait mettre fin à ses jours, rumeur qui attire diverspersonnages désireux de convaincre l’intéressant intéressé de se suicider pour leur cause. Flatté del’intérêt qu’on lui porte, séduit par la gloire posthume qu’on lui fait miroiter, Sémione est définitivement convaincu de passer à l’acte, avec quand même une pointe de regret : pourquoi faut-il que la vie ne vaille la peine d’être vécue que post mortem ? Tous l’ont convaincu de se tuer, et son suicide est désormais attendu, annoncé et l’horaire fixé, mais il se retrouve alors dans la position d’un condamné à mort.Au fur et à mesure qu’approche l’échéance fatale, il réfléchit à ce que cela signifie, « être mort », etpeu à peu sa décision chancelle.

Entretien

Pourquoi avez-vous choisi de monter Le Suicidé de Nicolaï Erdman ? Patrick Pineau : Parce que c’est d’abord une pièce pour des acteurs. Je choisis toujours les pièces que je monte en fonction des acteurs, beaucoup plus qu’en fonction du texte. Je trouve que le théâtre russe, que j’ai déjà parcouru comme metteur en scène, est un théâtre pour les acteurs, que ce soit Les Barbares de Gorki ou Les Trois Soeurs de Tchekhov. J’aime travailler avec une troupe, et ces auteur offrent justement des possibilités de rôles superbes pour tous les acteurs qui la composent :Anne Alvaro, Sylvie Orcier, Aline Le Berre, Hervé Briaux, entre autres… Les personnages d’Erdman sont des personnages de poids, des caractères forts, des gens abîmés qui requièrent pour les interpréter des acteurs puissants, qui ont du vécu derrière eux. C’est sans doute que les Russes ont une façon unique de mêler l’humour ravageur, le désespoir le plus profond à une drôlerie communicative. Avec Le Suicidé, c’est un parcours de vie qui nous est présenté, avec son chaos, ses accidents, ses luttes, son absurdité, son comique. C’est le tourbillon de la vie qui nous entraîne et c’est, en plus, la possibilité du rêve.

Le suicidé - Patrick Pineau
Le suicidé - Patrick Pineau © Philippe Delacroix

Est-ce, selon vous, l’histoire de la Russie qui explique ce mélange d’humour et de désespoir ? Sans doute, puisque si on met en regard Gogol, qui écrit à l’époque de la dictature tsariste, et Erdman, qui fait la même chose pendant la période stalinienne, il y a une foule de points communs. Entre Le Révizor et Le Suicidé, il y a un cousinage étroit peut-être parce que la société russe, quelles que soient les époques, est une société dure, violente. J’ai d’ailleurs hésité un moment entre les deux pièces.

On parle parfois de « vaudeville russe » au sujet d’Erdman ? Qu’en pensez-vous ? Je ne suis pas sûr que la comparaison soit juste. Je préfère le mot « farce ». Même si les portes s’ouvrent dans les deux genres,elles ne s’ouvrent pas de la même façon et, derrière, il n’y a pas les mêmes personnages. Chez Feydeau, que j’ai eu l’occasion de jouer, il y a de la méchanceté, une méchanceté profonde, ce qui n’est pas le cas chez Erdman. En plus, les pièces de ce dernier sont plus politiques : le rire y est donc différent. Il ne faut pas oublier que la pièce Le Suicidé a été interdite jusqu’à la fin de l’U.R.S.S . et qu’Erdman, mort en 1970, ne l’a jamais vue représentée en public. Ce qui est formidable dans cette pièce c’est qu’elle parle du peuple dans ses rapports avec la machine politique, mais toujours à hauteur d’homme. Sans vouloir faire d’anachronisme, il y a des similitudes avec notre époque, avec cette idée de sauveur suprême qui nous protègerait de tout, même de nous- mêmes. [....]Mais cet homme n’est pas n’importe qui : un chômeur qui a perdu sa dignité et se cache pour manger,persuadé qu’il vole ce qu’il mange puisqu’il ne peut pas l’acheter et que c’est sa femme qui travaille pour le nourrir. Tout se complique quand l’un de ses voisins, confondant le saucisson avec un revolver, imagine que ce chômeur veut se tuer par désespoir… Et la situation s’emballe… Cette spirale nous entraîne dans des réflexions philosophiques sur l’homme face à sa vie et à sa mort, dans des réflexions sur le couple, mais aussi sur le politique… Ce tourbillon de folie part toujours de la vérité pour aller vers le jeu. Nous sommes embarqués dans un vertige incroyable, dans cette pièce où l’on ne parle que du quotidien, mais d’une façon totalement décalée et fictionnelle.

Le suicidé - Patrick Pineau
Le suicidé - Patrick Pineau © Philippe Delacroix

C’est la dernière pièce de Nicolaï Erdman… Oui, et d’ailleurs en la relisant, j’ai le sentiment que la pièce n’est pas finie. On sait que pour Le Mandat, Nicolaï Erdman a réécrit des passages de la pièce en fonction du travail du metteur en scène Vsevolod Meyerhold. L’interdiction de jouer Le Suicidé, qui pesa sur l’auteur jusqu’à sa mort, n’a pas permis cette réécriture, cette finition.

Entravé par le pouvoir politique, Nicolaï Erdman n’a pas pu mener à bien sa carrière d’auteur dramatique, mais n’a quasiment jamais arrêté de travailler, pour le cinéma, le cirque ou le cabaret.Trouve-t-on des traces de ces autres activités dans son oeuvre dramatique ? Très certainement. Je parlais de farce et de cirque, mais je pourrais en effet parler aussi de cabaret. La musique occupe une place importante dans Le Suicidé puisque Erdman prévoyait même un orchestre tsigane pour les représentations. Il y aura donc de la musique, composée spécialement et jouée sur le plateau. J’aimerais même que les musiciens soient là en permanence, qu’ils soient particulièrement présents au moment des changements de scènes, à l’image des orchestres de cirque, qui jouent entre les numéros. J’ai l’avantage de travailler avec des acteurs qui jouent également de la musique, je peux donc envisager cette dimension importante de la pièce sans problème. La construction des dialogues laisse, quant à elle, transparaître l’influence du cinéma. Erdman fut un très grand scénariste pour le cinéma et obtint des prix importants, même le Prix Staline pour Volga, Volga, une comédie musicale de Grigori Aleksandrov, ce qui n’est pas banal pour un auteur interdit au théâtre par le même Staline et ses successeurs. La vie de Nicolaï Erdman n’est d’ailleurs pas banale puisqu’il fut exilé de Moscou, mais jamais emprisonné, à une époque où ses camarades intellectuels ont souvent connu l’exil en Sibérie. [...]

Le suicidé - Patrick Pineau
Le suicidé - Patrick Pineau © Philippe Delacroix

André Markowicz dit que l’écriture de cette pièce nécessite qu’elle soit jouée avec une grandevitesse. C’est aussi votre avis ? Je parlerais plus volontiers d’une action qui s’emballe et qui nécessite une permanente adaptation des acteurs au rythme de la pièce. Il n’y a pas le temps de penser : la pensée est bousculée, les tirades s’enchaînent. C’est un tourbillon fantastique qui nous réserve des surprises, jusqu’à son terme.

Cette comédie porte un titre peu comique… Oui, mais il ne faut pas s’arrêter à cela ! C’est un grand texte de théâtre populaire, ouvert sur le monde à travers l’histoire, à la fois simple et fantastique, d’un petit homme qui, avant de mourir, prononce cesquelques mots : « Je vis et je ne dérange pas les autres… Je n’ai jamais fait de mal à personne. Je n’ai pas fait de mal à une mouche, moi, dans ma vie ». Ce personnage honnête peut dire cela sans être démenti. C’est un héros pathétique et drôle qui se démène dans le chaos, perdu mais toujours conscient. C’est curieux cette idée qu’un titre de pièce implique obligatoirement son contenu… Qu’un titre de pièce puisse faire peur… Mais c’est vrai, c’est une question qui m’est souvent posée. Peut-être faudrait-il soustitrer et préciser : « Le Suicidé… une comédie drôle ! »

Le suicidé - Renaud Léon, Babacar M’Baye Fall, David Bursztein, Charlotte Merlin, Laurence Cordier, Manuel Lelièvre .....
Le suicidé - Renaud Léon, Babacar M’Baye Fall, David Bursztein, Charlotte Merlin, Laurence Cordier, Manuel Lelièvre ..... © Philippe Delacroix

C’est aussi une pièce métaphysique ? Certainement, puisqu’elle parle sans cesse de la mort…

Ce personnage, qui fut si longtemps interdit de plateau, représenterait-il un danger ? C’est la radicalité de ce personnage qui dérange d’abord, le rire ensuite, puis justement la qualité de ce théâtre populaire, compréhensible par tous et donc dangereux, compte tenu de ce qu’il raconte. Je me pose la question de savoir si Nicolaï Erdman se doutait, en écrivant sa pièce, qu’il serait systématiquement interdit. Malgré les soutiens dont il disposait alors auprès du pouvoir soviétique, deGorki à Meyerhold en passant par Boulgakov, peut-être doit-il sa survie au fait qu’il n’a plus jamais écritde théâtre…Propos recueillis par Jean-François Perrier

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