de Maxime Gorki, un spectacle de et avec tg STANAvec Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Sara De Roo, Damiaan De Schrijver, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Minke Kruyver, Frank Vercruyssen et Hilde Wils.Dans une datcha, des russes aisés se retrouvent un été et discourent de l’amour, du couple, des enfants, de la mort, de la révolution, de l’art, etc.Écrite en 1904, à la veille de la révolution, et l’année de la mort de Tchekhov, Les Estivants prolonge le portrait de la classe moyenne aisée peinte par l’auteur de La Cerisaie. On y trouve les mêmes personnages oisifs, contrariés, se lamentant sur leur sort. Mais Gorki est plus politique, moins subtil. Et ce n’est pas pour déplaire aux tg STAN qui s’emparent du texte et lui insufflent leur rythme.Ils en font ainsi une pièce légère et festive de laquelle se dégage une certaine mélancolie devant le temps qui passe et l’engourdissement qui guette . Une pièce d’aujourd’hui, incarnée prodigieusement par des acteurs qui ont fait de l’ironie, de la distance, du dépouillement et du plaisir de jouer leur marque de fabrique.Laure Dautzenberg

Les estivants
Les estivants © Tim Wouters

Un Tchekhov manqué

C’est justement cette léthargie assumée qui constitue la grande différence avec Tchekhov, que ces Estivants évoquent sans cesse. Il y a la même culture tragicomique des bavardages sans fin sur tout et n’importe quoi. Il y a le même apitoiement sur le propre sort, qui semble typiquement russe, aussi mélancolique que naïf, et par là même souvent d’une gaieté désarmante. La classe sociale qui est ridiculisée dans la pièce, est également la même : les personnages des Estivants représentent un échantillon de l’élite russe nantie qui avait assisté en 1861 à l’abolition du servage et qui savait que son moment de gloire sous la souveraineté du tsar touchait à sa fin. On voit aussi les mêmes rapports, visiblement encore peu hiérarchisés, entre, d’une part, ces personnages haut placés et, d’autre part, leurs serviteurs aimés et les fonctionnaires moins chanceux (car travaillant pour un salaire) qui gravitent dans leur cercle. Indépendamment de son rang ou de son statut social, tout le monde a le droit de dire des choses sensées ou de proférer des bêtises. À première vue, Gorki semble presque représenter une société égalitaire. Nous sommes en 1904, l’année de la mort de Tchekhov et de l’écriture des Estivants par Gorki, quasiment comme une suite à La Cerisaie de Tchekhov, qui se termine par l’abattage des cerisiers, avant la construction des maisons de campagne. Il faut dire que Gorki vouait une admiration sans bornes à Tchekhov. Mais il y a une différence fondamentale : alors que rudes par ses personnages : “Je finirai par t’abattre, sale pute !” Bing, brusquement, une grosse claque en pleine figure. Cela le rend incroyablement spirituel. »

Les estivants
Les estivants © Tim Wouters

Maxime Gorki, l’amer

Il est clair que Les Estivants baigne dans l’atmosphère de la Révolution russe de 1917 , qui s’approche à grands pas. On sent que Gorki ouvre la voie au prolétariat, défend la révolution de gauche, règle ses comptes avec l’aristocratie de fortune. C’est ainsi que Gorki a grandi : devenu orphelin très jeune, il a fait l’expérience de la pauvreté et il a dû travailler dès l’adolescence à bord d’un bateau à vapeur, dans une biscuiterie, aux chemins de fer et comme clerc d’avocat. Son existence n’a pas dû être spécialement agréable. Il est devenu politiquement actif, a été arrêté pour activités révolutionnaires et a fait une tentative de suicide à l’âge de dix-neuf ans, la balle a raté son coeur. C’est caractéristique de l’auteur, il « veut », mais ne « peut » pas ; cela prendra une tournure foncièrement tragique dans ses rapports au communisme musclé de Staline. En tant qu’auteur, avec son roman La Mère, il est à l’origine du réalisme social ; en tant que citoyen, il avait une attitude nettement plus critique envers les pratiques du régime communiste. Dans les années 20, il s’exila même volontairement ; Staline en personne le rappela en 1931 pour prendre la tête de l’Union des écrivains soviétiques. Sous la coupe de Staline, Gorki subit la terreur qui frappa nombre de ses collègues, sans jamais user de son influence pour empêcher leur exécution. Mais le protégé souffrit aussi lui-même des actes du pouvoir suprême ; son fils fut assassiné en 1934, et il mourut lui-même deux ans après d’une crise cardiaque dans des circonstances tout aussi suspectes. Il ne lui restait probablement pas grand-chose des idéaux qu’il défendait avec une telle ardeur, trente ans auparavant, dans Les Estivants. Ce n’est pas un hasard s’il avait pris « Gorki » comme pseudonyme (il s’appelait en réalité Alexeï Maximovitch Pechkov) ; ce mot signifie « amer ». L’une de ses affirmations les plus souvent citées, sur sa conception de l’homme, illustre bien cette attitude : « méprisant l’homme tel qu’il est, respectant ce qu’il aurait pu être ». Gorki croyait en un monde perfectible, pour autant que l’homme soit prêt à agir en fonction de cette utopie. Mais c’est justement cette action qui fait entièrement défaut dans Les Estivants et qui est à la base de sa critique de l’ancienne aristocratie de fortune.

Les estivants
Les estivants © Tim Wouters

Tous des estivants

Quel sens peut encore avoir actuellement une pièce si solidement ancrée dans l’histoire ? Les différences entre cette époque et la nôtre sont considérables. Alors que l’on peut lire Les Estivants comme le récit de l’avènement de la gauche, nous semblons en ce moment assister à sa fin, du moins sur le plan politique.exagéré pour la bonne chère et la boisson. Tout est devenu de la gastronomie tape-à-l’oeil, l’apparence prime. C’est symptomatique pour tant de choses, aujourd’hui. Et cela me met en colère, parce que j’y ai contribué dans une certaine mesure. Oui, nous nous sommes embourgeoisés, nous devenons mous. On porte toujours une part de responsabilité. Mais il faut d’abord mettre le doigt sur sa propre plaie. Je crois que c’est ce que nous faisons avec cette pièce. »

Une petite fête dans la salle

Les estivants
Les estivants © Tim Wouters

On pourrait jouer cet engagement comme une absence totale de perspective, comme un trou noir sans fond. Si STAN commence effectivement dans le noir, dès que les soleils artificiels se sont levés au-dessus de la scène, un tourbillon se met progressivement en marche ; il ne s’arrête que bien après la moitié du spectacle. Les comédiens échangent spontanément leurs rôles, font du va-et-vient, traînent des éléments de décor depuis la salle, entretiennent un rythme solide. Le plateau semble un carrefour où passe un trafic venant de toutes les directions. L’atmosphère n’est pas au renoncement, elle est gaie. L’apathie se change en légèreté enjouée. Cela s’est spontanément mis en place au cours des répétitions, dit Frank Vercruyssen : « Nous étions en fin de saison, et nous avons tous convenu de ne pas raconter de fadaises et de ne pas trop se casser la tête, mais de créer une pièce spirituelle pour toute une soirée. C’est aussi l’impression que donne Les Estivants : très estivale, très festive… » La légèreté en tant qu’antidote à une trop grande apathie – c’est un choix que nous retrouvons dans plusieurs spectacles en ce début de saison. NTGent vient de créer un Aida* chanté, dont l’atmosphère allègre même est le message. Les membres de Lazarus proposent Oblomov, le roman programmatique russe sur l’indolence, comme une bande de naïfs prenant plaisir à jouer. Et De Koe a lancé avec cette même puérilité directe wit (blanc), le premier volet de sa trilogie De wederopbouw van het Westen (Le Relèvement de l’Occident). Un nouvel optimisme a-t-il vu le jour ? ou s’agit-il d’une simple négation, donc bien plus décadente : rire ensemble de l’impasse dans laquelle nous sommes arrivés, à bord d’un Titanic échoué ? Dans Les Estivants, le style de jeu très personnel de chacun des STAN et de leurs cinq invités fait toute la différence : chacun d’eux prend le jeu entièrement à son compte, à partir d’un engagement personnel envers son rôle. C’est ainsi que nous connaissons les STAN : nous ne voyons pas de personnages, mais des personnalités au travail. L’effet est important : cette version festive des Estivants ne condamne pas l’humanité tout entière, mais représente le vide de quelques individus. Cela signifie que le changement reste envisageable, qu’il ne s’agit pas ici d’un nième chant du cygne de notre culture, un écrivain, je devrais vivre selon vos souhaits, pour que cela corresponde à vos fantasmes. Pardon, Varvara Mikhaïlovna, je vous rends cette fleur. J’ai l’impression de ne pas mériter cette distinction.[...] Wouter Hillaert dans la mission de Warande, Turnhout 23 septembre 2010

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.