de Marivaux mise en scène Luc Bondy avec Isabelle Huppert, Jean-Damien Barbin, Manon Combes, Louis Garrel, Yves Jacques, Sylvain Levitte, Jean-Pierre Malo, Bulle Ogier, Bernard Verley

Un concentré de Marivaux

Dorante, qui est pauvre, aime Araminte depuis qu’il l’a vue ; Araminte, qui est riche, n’a jamais vu Dorante de sa vie. Ainsi débute la dernière grande pièce de Marivaux. La passion de Dorante resterait figée sans espoir au bord d’un abîme social, si Dubois, son ancien valet, ne prenait les choses en main. Démoniaque metteur en scène, Dubois se fait fort d’amener la bien-aimée inaccessible à épouser le jeune premier. Mais comment mener Araminte au mariage ? D’abord quelques confidences pour susciter la compassion de la belle, exciter son imagination et son goût des situations romanesques ; faire pencher la balance du coeur, en y jetant une poignée de mots bien choisis, comme autant de semences de sentiments ; distiller quelques mensonges qui n’en sont pas tout à fait, et dont naîtra peut-être une vérité…Pour sa quatrième rencontre avec Marivaux, Luc Bondy travaille pour la première fois avec Isabelle Huppert (Araminte) et Yves Jacques (Dubois) et retrouve Louis Garrel (Dorante) et Bulle Ogier.

Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques
Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques © Pascal Victor

Dans la «machine matrimoniale» de Marivaux (l’expression est de Michel Deguy), Les Fausses Confidences occupe une place insigne. D’abord par sa situation dans l’ensemble de l’oeuvre : composée par un dramaturge de 51 ans en pleine possession de son art subtil et complexe, elle est la dernière de ses oeuvres dramatiques à se développer tout au long de trois actes. Ensuite par la finesse des mécanismes que mobilise l’intrigue : Marivaux semble s’être ici ingénié à multiplier à loisir les obstacles sur la route du jeune Dorante. Au bout de cette route, un objectif simple et vite énoncé – Dorante, qui aime Araminte, veut l’épouser. Or l’écart entre eux est assez énorme pour paraître infranchissable. Il le sera pourtant, et le public le sait bien, car le genre comique impose à son dénouement que les amants soient réunis. Soit, mais comment ? Quel pont jeter sur le gouffre béant entre le pauvre Dorante et la très riche Araminte, qui ne se doute même pas de l’existence de son soupirant ? Plutôt que sur la fin, Marivaux concentre toute l’attention des spectateurs sur les moyens employés, l’enchaînement savant d’actions et de réactions par lequel Araminte se laisse peu à peu circonvenir, la succession de mensonges plus véridiques que nature dont va naître – mais après tout, est-ce si sûr ? – une vérité.

Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques
Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques © Pascal Victor

Un concentré de Marivaux

Marivaux trouble la mémoire. Ses pièces sont très difficiles à raconter. De loin, après un peu de temps, elles finissent par se ressembler. La Double inconstance, La Deuxième surprise de l'amour...oui, parce qu'en plus il y en a deux !... Tous ces chefs-d'oeuvre finissent par se brouiller dans le souvenir. Les situations n'ont pas la solidité de dessin, de charpente, qu'il y a dans les pièces de Molière. Chez Molière, on est dans l'atavisme familial, avec des rôles très fermes : le père-obstacle, qui agit en ennemi de sa propre famille et qu'il faut éliminer ou plutôt rendre encore plus fou qu'il n'est déjà pour que les amants puissent se rejoindre. Chez Marivaux, les positions ne sont jamais aussi extrêmes. Les conflits sont plus diffus, plus ondoyants. Tout se tisse en scène à travers les situations. Et en même temps, on se retrouve dans un univers tout à fait caractéristique. Sa cohérence repose sur des lois qui commandent des mécanismes typiques : par exemple le malentendu et ses effets, les interférences entre bonne et mauvaise foi, les tactiques diverses, comme cacher l'objet d'un désir supposé pour obtenir en fait autre chose... On reconnaît tout de suite ce monde-là quand on y revient. Mais il faut à chaque fois être très attentif à la façon dont les règles vont s'appliquer différemment dans chaque pièce. C'est un peu comme différentes parties d'échecs qu'un grand maître joue dans sa tête : il a toujours sa façon à lui de tirer parti du fonctionnement du jeu, mais cela ne vous dispense jamais d'analyser les points exacts où ce style stratégique est mis en oeuvre.

Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques
Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques © Pascal Victor

Les Fausses Confidences est un concentré de Marivaux. Fondamentalement, la donnée a l'air très simple. Il y a un but clairement affiché. Dorante a vu Araminte, il la vise, il la veut, alors qu'elle ne le connaît même pas. Trois actes plus tard, il a gagné. Comment est-ce que ça se fait, et surtout, comment construit-on ça ? À l'époque, cette question-là n'était pas facile. Aujourd'hui, on cherche ses partenaires sur internet, on se donne rendez-vous dans des cybercafés... Nos intervalles, nos distances, nous les plaçons ailleurs, quand il nous en reste ! Nous, nous formulons nos demandes et nos offres, nous nous mettons sur le marché. Les personnages de Marivaux sont dans un autre rapport. Leur mode de séduction, c'est plutôt la chasse que la négociation. Et si le chasseur fait trop de bruit, le gibier prend la fuite...Cela dit, chez Marivaux, la pièce ne peut jamais être tout à fait prévisible. Il faut que l'histoire progresse par des voies qui peuvent tout perturber. Le fil de l'intrigue doit être à la fois très embrouillé et très tendu. Les situations tournent, virent dans tous les sens, à chaque instant il y a un risque que ça déraille et qu'on verse dans l'échec complet. Comment fait Marivaux pour être à la fois dans le calcul implacable et dans l'improvisation ? C'est là que Dubois intervient. Il a quasiment tout organisé. Ça me fait penser à ces gens qu'on appelait les «Roméos» dans le système de la Stasi, la Staatssicherheit, du temps de l'Allemagne de l'Est. On vous envoyait quelqu'un qui avait pour mission de provoquer votre amour. Il existait même un centre où ces gens étaient formés... Heiner Müller m'a raconté une fois qu'une de ces espionnes, une nuit, a éclaté en sanglots entre ses bras en lui avouant ce qu'elle était : une espionne... Évidemment, Heiner s'est aussitôt demandé si ce n'était pas juste des larmes de crocodile pour lui soutirer encore autre chose !... La sincérité comme ruse suprême ou forme de mensonge parmi d'autres, on retrouve ça chez Marivaux : on part de mystifications totales, et plus on creuse, plus on se demande si la personne s'identifie ou non au rôle qu'elle joue, et si la distinction peut encore tenir....On dit souvent que Marivaux est un artiste du langage, du sous-entendu, du double registre. Il est aussi un maître des silences. Les Fausses Confidences parle de ce qu'on dit, de ce qu'on ne dit pas, de ce qu'on dit à la place d'autre chose. Il faut trouver une forme correspondante, une forme...En allemand, on dit undurchdringlich. Impénétrable ? C'est une pièce sur une censure qu'on n'arrive pas à transpercer. Une censure paradoxale qui est à la fois obstacle et condition : de la déclaration, de l'aventure amoureuse, du désir qui grandit et se nourrit de tout ce qu'on fait pour l'empêcher de naître.Extraits des propos de Luc Bondy recueillis par Daniel Loayza, Paris, 21 octobre 2013

Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques
Les Fausses Confidences- Isabelle-Huppert, Yves-Jacques © Pascal Victor

Le problème Marivaux

L'amour, postule Marivaux, c'est le désir d'être aimé. Si vous réussissez à suggestionner l'autre pour qu'il pense que vous vous languissez tellement pour lui que vous êtes prêt à sacrifier votre vie à cette passion, et pour peu que soit réalisée la condition minimale d'un physique attrayant […]l'échec est impossible. Il faudra qu'Araminte se rende. Sans s'en douter, elle obéit aux lois d'une psychologie dans la tradition des Moralistes, selon laquelle l'amour se ramène à l'amour-propre.Chacun veut se voir confirmer dans son amour-propre ; qui sait tirer profit de cette faiblesse est à même de manipuler les autres à peu près à sa guise. Tel est le constat d'une anthropologie négative. Pour elle l'homme n'a pas d'assiette stable, ni non plus de substance ; il est constamment ballotté entre action et réaction, dépendance et volonté de s'affirmer, calcul rationnel et tourbillon émotif. Mais ce qui est délicat, c'est que Marivaux veut nous présenter la réaction d'Araminte comme une libre décision, le calcul comme l'expression de l'amour et la vision pessimiste de l'homme comme une joyeuse vérité de comédie. Son problème réside dans la façon dont il veut concilier rationalité et affectivité. Il n'est pas le seul pour qui l'entreprise est ardue ; la difficulté reste donc banale tant qu'on la définit dans l'abstrait. Elle prend des contours plus nets lorsque nous observons chez Dubois une hypertrophie du rationnel qui s'attaque à ce qu'il y a d'authentique dans l'affect. D'ailleurs la présence du valet intrigant n'est pas seule à rendre suspect l'amour de Dorante ; le problème, c'est bien plutôt que Marivaux croie possibles des personnages comme Dorante. Chez un «amant» pareil, les intérêts matériels et affectifs, les sphères de la raison et du sentiment se recoupent d'une manière tout à fait embarrassante.Christoph Miething : «Le Problème Marivaux. Le faux dans Les Fausses Confidences», Études Littéraires, 24, 1, été 1991, pp. 83-84 (traduit de l'allemand par Raymond Joly)

La tournée

  • Les Célestins - Lyon du 2 au 12 avril - Les Théâtres de la Ville de Luxemburg les 7 et 8 mai - TNB - Rennes du 14 au 23 mai - Au Ruhrfestpiele - Recklinghausen les 30, 31 mai et 1er juin
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