de Joël PommeratSaadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Murielle Martinelli, Ruth Olaizola, Marie Piemontese etDavid Sighicelli

D’un abord trompeur

A lire Les Marchands, qui date de 2006, on pourrait ne pas se douter qu’il s’agit d’une tentative théâtrale tout à fait singulière. Elle l’est assez, cependant, pour que son auteur ait jugé bon d’en avertir ceux qui aborderaient l’oeuvre par sa trace imprimée. Et les émotions qu’elle suscite chez ses spectateurs résonnent durablement dans la mémoire. La pièce est présentée dans un espace frontal classique, boîte à trois pans suffisamment neutre pour accueillir les différents lieux distingués par le récit – appartements, paliers, usine. L’histoire, d’un abord trompeur, entrelace plusieurs fils convoquant une bonne dizaine de personnages et peut se lire à différents niveaux. Elle se laisse cependant suivre sans difficulté, et les points où ces fils se nouent en énigmes sont clairement identifiables. Il est question d’aliénation au quotidien, du temps trop vide ou trop plein selon que l’on a ou non un emploi. Aucun nom propre n’est prononcé, sauf celui de l’entité dont tout dépend : Norscilor, l’entreprise phare de la région.D’un côté, une femme au chômage qui n’a « pas tout à fait le sens des réalités » ; de l’autre, son amie, qui travaille beaucoup malgré ses douleurs au dos . La bizarrerie croissante et parfois contagieuse de l’une, la souffrance puis l’angoisse de l’autre, qui va se trouver confrontée à la perspective de perdre son poste, ne sont que deux des lignes suivant lesquelles sont relatés sur plusieurs plans (intime, social) la banalité apparente de quelques existences anonymes, la part d’irrationnel qui semble parfois les imprégner, puis l’irruption d’un fait divers tragique et ses répercussions dans les consciences.

Les marchands
Les marchands © Elisabeth Carecchio

Tout le spectacle repose sur une étonnante dissociation entre scène et récit, entre déroulement visuel et bande sonore. Dissociation qui produit des effets très subtils, car le metteur en scène, loin de tirer parti des ressources trop faciles du contraste ou de la contradiction, préfère jouer des discordances, des interférences presque imperceptibles – certaines imaginaires, peut-être, sans autre cause que notre seul regard captivé par un tel dispositif – quepermet la simultanéité entre « deux manières » ou « deux dimensions » d’un même récit (les termes sont de l’auteur) lorsqu’elles sont convoquées ensemble, mais séparément.L’essentiel du texte, pour ne pas dire sa totalité, est porté une voix unique, celui d’une femme (celle qui est employée chez Norscilor) qui s’identifie dès ses premières phrases : « c’est moi que vous voyez là, / voilà là c’est moi qui me lève » – et de fait, l’on voit l’une des deux silhouettes présentes en scène se lever au même instant. Telle est la seule garantie qui nous est offerte de la véracité de la narratrice, voire de son identité. Il nous faut la croire sur parole, en vertu d’une certaine coïncidence entre ce qu’elle nous fait entendre et ce qui nous est donné à voir. Mais le statut des images, leur origine, n’est jamais précisé. Quant au point présent d’où cette femme qui parle s’adresse à nous, elle nous l’affirme d’emblée, « ça n’a aucune importance, croyez-moi ». Les visions et la parole s’entre-accompagnent ainsi comme les pièces d’un puzzle, sans nécessairement s’ajuster.

Les marchands
Les marchands © Elisabeth Carecchio

Les unes n’ont pas d’existence hors de l’autre – à tel point, d’ailleurs, que l’on pourrait s’imaginerles personnages comme autant d’émanations spectrales, sans autre assise qu’une voix qui se souvient.Dans ce théâtre narratif et muet dont le témoin omniprésent ne cesse de se dérober, tout estaffaire de croyance, de créance, de crédit. Et la frontière entre présent et mémoire, entre récitconsciemment reconstruit et surgissement hallucinatoire d’affects inconscients, se fait étrangementincertaine, ouvrant sur des versants intimes inaccessibles par d’autres voies.

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